Publié tous les week-ends/ Published every weekend


You can read English stories from En direct de l'intestin grêle on Straight from the Bowels.

Ne serait-il pas merveilleux si ces histoires étaient vraies? Malheureusement (ou heureusement) ce n'est pas le cas. Elles ne sont que le fruit de mon imagination fertile. Tous les personnages et les événements décrits sont fictifs et si vous croyez vous reconnaître ou reconnaître une de vos connaissances, ce n'était pas mon intention et ce n'est qu'une coïncidence. J'espère que ce blogue vous plaira. N'hésitez pas à en faire circuler le lien où vous vous promenez sur l'Internet et à laisser des commentaires ci-dessous. J'aime bien entendre parler de vous.

Geoffroy


2013-09-17

La plus grande piscine du monde



Je suis convaincu que la langue a inventé les superlatifs pour tromper l’ennui, pour susciter un émoi. C’est ainsi qu’on parle de la voiture la plus rapide, du sommet le plus élevé, du chef d’État le plus malhonnête, mais doit-on dire « du monde » ou « au monde »?

J’ai eu cette discussion avec des collègues dernièrement et, après délibérations, nous en sommes arrivés à la certitude qu’il existe une infinité de façons de couper les cheveux en quatre.

Cet incident me rappela l’époque où j’étais toujours marié. Mon épouse était l’une de ces personnes nées pour conduire une auto. Elle adorait prendre la route et profitait de la moindre occasion pour sauter dans la voiture et partir à la découverte.

Par un beau dimanche de fin d’été nous sommes donc allés nous balader à la campagne.

Ma femme était au volant, les champs, les bois et les troupeaux de bovins défilaient à droite et à gauche, j’étais plongé dans mes rêveries, la vie était belle et il faisait bon vivre. En passant par un village célèbre pour le fromage en grains qu’on y fabrique, nous avons décidé d’arrêter afin d’y goûter la spécialité locale.

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Le fromage en grains est un cheddar caillé frais qui est apparu au Québec vers 1960. À ce moment, les producteurs laitiers cherchaient une façon d’écouler leur stock excédentaire. Facile à préparer, ce fromage gras et salé devint rapidement populaire et donna naissance à l’infâme « poutine », plat qui consiste à mélanger ledit fromage à des frites qu’on recouvre de sauce.
Après avoir acheté notre fromage, mon épouse s’émerveillait du charme suranné de la boutique où nous nous trouvions tandis que je feuilletais le journal local. J’y trouvai un article traitant d’une des curiosités de la région : « la plus grande piscine naturelle du monde ».

Ma femme voulut immédiatement voir cette attraction et comme celle-ci ne se trouvait qu’à quelques kilomètres, nous nous mîmes en route.

L’endroit se situait au bout d’un chemin de terre anonyme. La piscine était en fait trois bassins de pierre communicants au pied d’un rocher d’où s’écoulait paresseusement une source. Le fond des bassins de différentes profondeurs avait été peint turquoise pour donner l’apparence d’une piscine artificielle. La dimension de l’ensemble était beaucoup plus petite que celle d’une piscine olympique.

L’été avait été torride et les précipitations plus faibles que la normale. La source, au lieu de jaillir avec effervescence, ne laissait plus couler qu’un lamentable filet. Le bassin le plus petit était vide et le plus profond ne contenait que moins d’un mètre d’une eau rendue glauque et gluante par les algues que le soleil avait fait proliférer.

Cela n’empêchait pas une multitude d’enfants d’y patauger bruyamment sous les regards de parents avachis dans les chaises longues qui entouraient le bassin.

Je fis remarquer à mon épouse qu’il s’agissait de l’endroit parfait pour attraper une dermatose qui aurait rendu la peau de ces bambins plus coriace que le cuir de Big Joe, le plus gros alligator de Floride que nous avions vu près de Fort Myers.


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L’alligator d’Amérique (Alligator mississippiensis), avec plus d’un million de spécimens dans la nature, n’est pas une espèce menacée. On retrouve ce reptile sur la côte sud-est des États-Unis, de la Caroline du Nord jusqu’au nord du Mexique. Le mot « alligator » est une déformation de l’espagnol el lagarto (le lézard), nom que donnèrent les premiers explorateurs espagnols au crocodilien.
« Oh toi! Tu vois toujours le mauvais côté des choses! Regarde plutôt comme ils s’amusent », me dit-elle en souriant aux enfants et en leur envoyant la main.

À ce moment, un homme vêtu d’un T-shirt usé à l’effigie d’Elvis Presley et d’un short kaki maculé dont la fermeture éclair béait périlleusement s’approcha de nous.

— Bienvenue dans notre petit coin de paradis! Vous cherchez un endroit pour installer votre caravane?

— Euh... non, nous sommes seulement venus voir la plus grande piscine du monde, répondis-je avant d’être interrompu par mon épouse.

— Oh! Il y a un terrain de camping? On peut le voir?

— Oui, derrière ce boisé, répondis l’homme en pointant du doigt vers un bosquet. Je peux vous faire visiter si vous voulez.

— Oh! Ça me ferait tant plaisir! On y va mon chéri? me dit-elle en prenant le bras de notre guide improvisé.

À contre-cœur je les suivis sur le sentier traversant un sous-bois de bouleaux et de trembles.

Un chemin sinueux qui faisait une boucle pour revenir sur lui-même courait sur le terrain de camping. Des caravanes de toutes tailles étaient éparpillées le long de l'allée, la majorité en permanence, certaines depuis des décennies semblait-il.

Au centre de la boucle, il y avait un grand urinoir de porcelaine orné de fleurs en plastique où nichait, comme dans une grotte, une statue de la Vierge Marie. Celle-ci avait les bras ouverts, tendus, comme si, découragée, elle déclinait toute responsabilité concernant le tohu-bohu dans lequel elle se retrouvait.

Notre guide expliquait toutes les subtilités du caravaning à mon épouse qui l’écoutait docilement en posant des questions de temps en temps. Le bonhomme se réjouissait d’avoir trouvé un public et se balançait de joie sur les talons, un tic qui entrouvrait davantage sa braguette, à mon grand désespoir.

Puis il nous invita à prendre un café dans sa roulotte. Ma femme accepta son hospitalité même si je n’y tenais guère et nous nous dirigeâmes vers le domicile du personnage.

L’habitation était à l’image du compère : débraillée et vulgaire. Quand il s’avéra que la porte était bloquée et que le bougre se mit à s’acharner pour l’ouvrir, l’échancrure de la fermeture à glissière brisée de son short bâilla plus que jamais et, à ma répugnance, je vis « Elvis » quitter le bâtiment.

C’en était trop. Je pris ma femme par le bras, remercia notre hôte et, prétextant une longue route, nous avons fui cet endroit où j’avais vu tout ce que j’aurais préféré ne jamais voir.

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Voici la piscine la plus vide du monde. Si on plaçait le verbe « avoir » avant le superlatif ou le verbe « être » après, nous aurions la piscine la plus vide au monde ou il s’agirait de la piscine la plus vide qui soit au monde.




2013-03-24

À la solde des Russes



Régulièrement, des inforobots russes viennent indexer mes blogues, ce qui me rappelle curieusement le début de ma carrière de rédacteur et de réviseur.

Au début des années 1980, le Canada était en pleine récession, le taux de chômage avait monté en flèche et je me suis retrouvé sans emploi. Le moment était donc idéal pour retourner sur les bancs d’école en espérant de meilleurs débouchés à la fin de mes études.

Les frais de scolarité étaient élevés à l’université et je devais me contenter de boulots précaires à temps partiel pour survivre, ce qui m’obligeait à habiter un logement misérable et à me serrer la ceinture. J’étais sans le sou et je m’endettais.

Ma situation n’était pas unique; depuis toujours, bien des étudiants doivent composer avec de telles conditions qui, je dois l’avouer, aident souvent à former le caractère.

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La première université vit le jour en 1088, à Bologne, en Italie. Contrairement à la croyance générale, on n'y enseignait pas la charcuterie, mais le droit. Aujourd'hui, les universités foisonnent dans les pays industrialisés. Sur la photo, le campus principal de l 'École nationale d'administration publique, à Québec, au Canada, où sont formés nombre de futurs fonctionnaires.

Après avoir obtenu mon diplôme, je pensais naïvement que le temps des emplois méprisables était révolu. J’étais instruit, j’avais acquitté le tribut exigé par mon alma mater, je m’attendais maintenant à pouvoir en récolter les fruits.

Hélas, je me suis vite aperçu que les employeurs n’étaient guère impressionnés par ma réussite universitaire : ils cherchaient des candidats possédant diplôme ET expérience.

Le Canada se relevant péniblement de la crise économique et personne ne voulant m’embaucher, j’ai dû me tourner vers la pige.

J’ai d’abord rédigé des dissertations pour des étudiants qui n’avaient pas la discipline pour assister à leurs cours, mais qui ne voulaient pas non plus briser le cœur de leurs parents par un échec académique.

En connaissant le nom du professeur de mes clients, le sujet de la dissertation, la bibliographie et le syllabus du cours, en deux jours je pouvais pondre un document acceptable de 15 pages en lettres, en sciences sociales et en sciences humaines.

J’allais d’abord à la bibliothèque de l’université pour consulter la thèse de doctorat du professeur afin d’avoir une idée de sa personne, de ses croyances et de son style. Je prenais bien sûr en note les idées recyclables qui serviraient à flatter la vanité du maître.

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Les bibliothèques universitaires ont habituellement sur leurs tablettes les thèses de doctorat de tous les membres de leur faculté. C’est là que vous trouverez ce que racontait votre professeur avant de prendre sa place sur la tribune.
Ensuite, je lisais rapidement l’introduction et la conclusion de tous les livres de la bibliographie liés au sujet de la dissertation que je devais rédiger et je mettais de côté les ouvrages qui me semblaient les plus utiles pour étayer mon discours.

Le cours de lecture rapide que j’avais suivi un été s’est avéré ainsi un excellent placement.

Je rédigeais ensuite sans arrêt pendant quinze heures en incluant toutes les connaissances générales pertinentes que je pouvais posséder.

Sans avoir jamais assisté à aucun de ces cours, je n’ai jamais obtenu une note inférieure à « B » et mes clients satisfaits ont commencé à faire circuler mon nom parmi leurs fainéants camarades.

Malheureusement, ce genre d’écrivaillerie n’est profitable qu’autour de la mi-session ou en fin de session.

Un soir que j’attendais un client au café de l’université, j’ai fait la connaissance d’une étudiante adulte qui suivait des cours de russe et travaillait au service de presse de l’ambassade de l’Union soviétique. Nous nous sommes liés d’amitié et, après l’avoir rencontrée quelques fois et qu’elle sût la nature de mes activités professionnelles, elle m’a demandé si je serais intéressé par un poste de rédacteur-réviseur auprès de son employeur.

Bien entendu, l’idée de travailler dans ce qui pourrait s’avérer un nid d’espions me préoccupait certainement. À cette époque, voyez-vous, la guerre froide faisait toujours rage.

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Igor Gouzenko, employé du chiffre de l'ambassade de l'URSS, habitait dans cet immeuble de la rue Somerset, à Ottawa. Le 5 septembre 1945, il décida de passer à l'Ouest emportant avec lui une centaine de documents démasquant un réseau d'espionnage russe au Canada avec ramifications en Angleterre et aux États-Unis. C'est un peu grâce à lui que la guerre froide a été déclenchée.
Il y avait toutefois un incitatif non négligeable dont j'ai tenu compte dans ma décision de postuler cet emploi : mon propriétaire aurait pu sortir tout droit d’un roman de Fiodor Dostoïevski et sympathisait avec la classe ouvrière dans la mesure où elle payait son loyer à temps.

L’entrevue que m’a donnée l’attaché de presse s’est bien passée et il m’a offert un emploi à temps partiel à titre de réviseur.

Le service de presse de l’ambassade de l’URSS occupait deux logements contigus au 15e étage d’un grand immeuble résidentiel. L’ameublement consistait principalement en tables et en chaises dépareillées croulant sous des piles de papiers et de publications. La table qui m’a été assignée faisait face à une grande fenêtre avec vue splendide sur la ville.

Mon travail consistait à remanier des articles rédigés à Moscou pour les rendre publiables dans la presse canadienne.

Je ne sais pas si cette méthode a toujours cours, mais à cette époque, les auteurs russes étaient payés à la page : plus long était leur texte, plus élevé était leur revenu.

Quand on sait cela, tout à coup on comprend Guerre et paix et Les Frères Karamazov.

Les écrits que je devais réviser étaient traduits du russe au français ou à l’anglais. Malheureusement, les traducteurs étaient aussi payés à la page, donc des articles déjà verbeux et insipides prenaient de l’expansion par cette transsubstantiation. J’ai vite appris à transformer une loghorrée de 4 000 mots en précis de 300 mots assez acceptable.

Je dis « assez acceptable » parce qu’il était souvent ardu de captiver l’intérêt d’un auditoire en raison du sujet des textes qui m’étaient confiés. La presse canadienne ne se souciait guère du komsomol (organisation des jeunesses communistes) ni de l’utilisation des pesticides pour faire valoir la réforme agraire au Turkménistan, l’une des républiques soviétiques et neuvième plus grand producteur de coton au monde.

De temps à autres toutefois, des sujets intéressants se dégageaient. Des articles concernant le programme spatial soviétique, la recherche médicale ou les merveilles naturelles comme le lac Baïkal pouvaient être remodelés pour parution dans les médias canadiens.

Les mois passaient et, un jour, en regardant par la fenêtre, j’ai remarqué que des grues avaient poussé entre les gratte-ciel à l’horizon. L’industrie de la construction se relevait, signe indéniable que l’économie avait repris son souffle.

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Le secteur de la construction est considéré par certains comme le baromètre de l'économie. Depuis une cinquantaine d'années, la valeur de la richesse produite dans les chantiers de construction ne se mesure plus en litres de sueur transpirée par les ouvriers, mais plutôt en vibration générée par des machines bruyantes et graisseuses, en tonnes de poussière et de débris dégagées et en fonction de la largeur du sourire des promoteurs immobiliers.

Un matin, 18 mois après mon embauche par les Russes, l’attaché de presse m’a appelé dans son bureau pour me dire combien il était satisfait de mon travail. Toutefois, ses supérieurs avaient décidé de moderniser les méthodes de travail; les machines à écrire allaient être remplacées par des ordinateurs. Il fallait réaliser des économies ailleurs. Par cet euphémisme, j’apprenais que j’allais être mis à pied.

Au cours de cette année et demie cependant, ma situation de pigiste s’était améliorée. Je n’écrivais plus de dissertations pour les étudiants. J’avais acquis une expérience précieuse et certains de mes clients, apprenant ma nouvelle disponibilité, augmentèrent ma charge de travail.

Ma carrière pouvait démarrer.