Publié tous les week-ends/ Published every weekend


You can read English stories from En direct de l'intestin grêle on Straight from the Bowels.

Ne serait-il pas merveilleux si ces histoires étaient vraies? Malheureusement (ou heureusement) ce n'est pas le cas. Elles ne sont que le fruit de mon imagination fertile. Tous les personnages et les événements décrits sont fictifs et si vous croyez vous reconnaître ou reconnaître une de vos connaissances, ce n'était pas mon intention et ce n'est qu'une coïncidence. J'espère que ce blogue vous plaira. N'hésitez pas à en faire circuler le lien où vous vous promenez sur l'Internet et à laisser des commentaires ci-dessous. J'aime bien entendre parler de vous.

Geoffroy


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2013-03-24

À la solde des Russes



Régulièrement, des inforobots russes viennent indexer mes blogues, ce qui me rappelle curieusement le début de ma carrière de rédacteur et de réviseur.

Au début des années 1980, le Canada était en pleine récession, le taux de chômage avait monté en flèche et je me suis retrouvé sans emploi. Le moment était donc idéal pour retourner sur les bancs d’école en espérant de meilleurs débouchés à la fin de mes études.

Les frais de scolarité étaient élevés à l’université et je devais me contenter de boulots précaires à temps partiel pour survivre, ce qui m’obligeait à habiter un logement misérable et à me serrer la ceinture. J’étais sans le sou et je m’endettais.

Ma situation n’était pas unique; depuis toujours, bien des étudiants doivent composer avec de telles conditions qui, je dois l’avouer, aident souvent à former le caractère.

université, enseignement supérieur, escalier de pierre, ENAP, architecture moderne
La première université vit le jour en 1088, à Bologne, en Italie. Contrairement à la croyance générale, on n'y enseignait pas la charcuterie, mais le droit. Aujourd'hui, les universités foisonnent dans les pays industrialisés. Sur la photo, le campus principal de l 'École nationale d'administration publique, à Québec, au Canada, où sont formés nombre de futurs fonctionnaires.

Après avoir obtenu mon diplôme, je pensais naïvement que le temps des emplois méprisables était révolu. J’étais instruit, j’avais acquitté le tribut exigé par mon alma mater, je m’attendais maintenant à pouvoir en récolter les fruits.

Hélas, je me suis vite aperçu que les employeurs n’étaient guère impressionnés par ma réussite universitaire : ils cherchaient des candidats possédant diplôme ET expérience.

Le Canada se relevant péniblement de la crise économique et personne ne voulant m’embaucher, j’ai dû me tourner vers la pige.

J’ai d’abord rédigé des dissertations pour des étudiants qui n’avaient pas la discipline pour assister à leurs cours, mais qui ne voulaient pas non plus briser le cœur de leurs parents par un échec académique.

En connaissant le nom du professeur de mes clients, le sujet de la dissertation, la bibliographie et le syllabus du cours, en deux jours je pouvais pondre un document acceptable de 15 pages en lettres, en sciences sociales et en sciences humaines.

J’allais d’abord à la bibliothèque de l’université pour consulter la thèse de doctorat du professeur afin d’avoir une idée de sa personne, de ses croyances et de son style. Je prenais bien sûr en note les idées recyclables qui serviraient à flatter la vanité du maître.

bibliothèque, livres
Les bibliothèques universitaires ont habituellement sur leurs tablettes les thèses de doctorat de tous les membres de leur faculté. C’est là que vous trouverez ce que racontait votre professeur avant de prendre sa place sur la tribune.
Ensuite, je lisais rapidement l’introduction et la conclusion de tous les livres de la bibliographie liés au sujet de la dissertation que je devais rédiger et je mettais de côté les ouvrages qui me semblaient les plus utiles pour étayer mon discours.

Le cours de lecture rapide que j’avais suivi un été s’est avéré ainsi un excellent placement.

Je rédigeais ensuite sans arrêt pendant quinze heures en incluant toutes les connaissances générales pertinentes que je pouvais posséder.

Sans avoir jamais assisté à aucun de ces cours, je n’ai jamais obtenu une note inférieure à « B » et mes clients satisfaits ont commencé à faire circuler mon nom parmi leurs fainéants camarades.

Malheureusement, ce genre d’écrivaillerie n’est profitable qu’autour de la mi-session ou en fin de session.

Un soir que j’attendais un client au café de l’université, j’ai fait la connaissance d’une étudiante adulte qui suivait des cours de russe et travaillait au service de presse de l’ambassade de l’Union soviétique. Nous nous sommes liés d’amitié et, après l’avoir rencontrée quelques fois et qu’elle sût la nature de mes activités professionnelles, elle m’a demandé si je serais intéressé par un poste de rédacteur-réviseur auprès de son employeur.

Bien entendu, l’idée de travailler dans ce qui pourrait s’avérer un nid d’espions me préoccupait certainement. À cette époque, voyez-vous, la guerre froide faisait toujours rage.

Immeuble de brique, œil de bœuf, centre-ville d'Ottawa, lieu historique national, guerre froide, Igor Gouzenko
Igor Gouzenko, employé du chiffre de l'ambassade de l'URSS, habitait dans cet immeuble de la rue Somerset, à Ottawa. Le 5 septembre 1945, il décida de passer à l'Ouest emportant avec lui une centaine de documents démasquant un réseau d'espionnage russe au Canada avec ramifications en Angleterre et aux États-Unis. C'est un peu grâce à lui que la guerre froide a été déclenchée.
Il y avait toutefois un incitatif non négligeable dont j'ai tenu compte dans ma décision de postuler cet emploi : mon propriétaire aurait pu sortir tout droit d’un roman de Fiodor Dostoïevski et sympathisait avec la classe ouvrière dans la mesure où elle payait son loyer à temps.

L’entrevue que m’a donnée l’attaché de presse s’est bien passée et il m’a offert un emploi à temps partiel à titre de réviseur.

Le service de presse de l’ambassade de l’URSS occupait deux logements contigus au 15e étage d’un grand immeuble résidentiel. L’ameublement consistait principalement en tables et en chaises dépareillées croulant sous des piles de papiers et de publications. La table qui m’a été assignée faisait face à une grande fenêtre avec vue splendide sur la ville.

Mon travail consistait à remanier des articles rédigés à Moscou pour les rendre publiables dans la presse canadienne.

Je ne sais pas si cette méthode a toujours cours, mais à cette époque, les auteurs russes étaient payés à la page : plus long était leur texte, plus élevé était leur revenu.

Quand on sait cela, tout à coup on comprend Guerre et paix et Les Frères Karamazov.

Les écrits que je devais réviser étaient traduits du russe au français ou à l’anglais. Malheureusement, les traducteurs étaient aussi payés à la page, donc des articles déjà verbeux et insipides prenaient de l’expansion par cette transsubstantiation. J’ai vite appris à transformer une loghorrée de 4 000 mots en précis de 300 mots assez acceptable.

Je dis « assez acceptable » parce qu’il était souvent ardu de captiver l’intérêt d’un auditoire en raison du sujet des textes qui m’étaient confiés. La presse canadienne ne se souciait guère du komsomol (organisation des jeunesses communistes) ni de l’utilisation des pesticides pour faire valoir la réforme agraire au Turkménistan, l’une des républiques soviétiques et neuvième plus grand producteur de coton au monde.

De temps à autres toutefois, des sujets intéressants se dégageaient. Des articles concernant le programme spatial soviétique, la recherche médicale ou les merveilles naturelles comme le lac Baïkal pouvaient être remodelés pour parution dans les médias canadiens.

Les mois passaient et, un jour, en regardant par la fenêtre, j’ai remarqué que des grues avaient poussé entre les gratte-ciel à l’horizon. L’industrie de la construction se relevait, signe indéniable que l’économie avait repris son souffle.

pelle mécanique, jaune, blanche, orange, Volvo, Terex, excavation, pierre, chantier, fondation
Le secteur de la construction est considéré par certains comme le baromètre de l'économie. Depuis une cinquantaine d'années, la valeur de la richesse produite dans les chantiers de construction ne se mesure plus en litres de sueur transpirée par les ouvriers, mais plutôt en vibration générée par des machines bruyantes et graisseuses, en tonnes de poussière et de débris dégagées et en fonction de la largeur du sourire des promoteurs immobiliers.

Un matin, 18 mois après mon embauche par les Russes, l’attaché de presse m’a appelé dans son bureau pour me dire combien il était satisfait de mon travail. Toutefois, ses supérieurs avaient décidé de moderniser les méthodes de travail; les machines à écrire allaient être remplacées par des ordinateurs. Il fallait réaliser des économies ailleurs. Par cet euphémisme, j’apprenais que j’allais être mis à pied.

Au cours de cette année et demie cependant, ma situation de pigiste s’était améliorée. Je n’écrivais plus de dissertations pour les étudiants. J’avais acquis une expérience précieuse et certains de mes clients, apprenant ma nouvelle disponibilité, augmentèrent ma charge de travail.

Ma carrière pouvait démarrer.


2011-09-12

Cave Canem (Gare au chien)



« Gisèle! Gisèle! Vulcain a fait une belle grosse crotte! »

Rien ne me plaisait davantage que de me faire réveiller le matin en entendant mes voisins, Grégoire et Gisèle, annoncer à tout le voisinage les exploits défécateurs de leur chien, Vulcain, un bouvier bernois de 70 kilos.

La vie avait choyé Gisèle et Grégoire. Tous les deux avaient un bon emploi : elle, était secrétaire juridique et lui, enseignait la soudure dans une école de métiers.

Le couple était propriétaire d’une charmante petite maison dans le quartier résidentiel tranquille où j’habitais. Pour réduire l’exiguïté des lieux, Grégoire, qui était habile de ses mains, avait construit une grande terrasse en bois entourée de treillis derrière la maison.

Grégoire et Gisèle étaient dans la quarantaine quand leur fille unique, Danielle, avait quitté le domicile familial pour aller vivre avec son petit ami.

Le samedi du départ de Danielle, Gisèle et Grégoire prenaient le frais tranquillement sur la terrasse lorsqu’ils se sont aperçus que la maison allait leur sembler bien vide sans leur fille.

« On pourrait avoir un chien », dit Gisèle.

Dans son esprit, elle imaginait un shih-tzu, un bouledogue français ou un bichon frisé, se reposant sagement dans un panier d’osier dans la salle de séjour ou dormant au pied du lit. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, quelques jours plus tard, Grégoire arriva après le travail avec un bouvier bernois de deux mois, timide, maladroit et... incontinent.

bouvier bernois, chien, dessin
Le bouvier bernois appartient à la famille des grands bouviers suisses. S'il est pataud, il est néanmoins fidèle et affectueux. Au milieu du XXe siècle, d'après certains, il aurait été croisé avec le terre-neuve pour adoucir son caractère.


Toutefois, elle s’attacha rapidement au chiot si mignon avec sa robe tricolore et son poil long et frisé. Grégoire se chargea de l’éducation de la bête. Tous les jours, il l’emmenait faire de longues promenades. Au bout de quelques semaines il avait même réussi à lui apprendre à se soulager ailleurs que sur la moquette du salon.

Ils avaient décidé de l’appeler Vulcain, du nom du dieu romain du feu, des volcans et des métaux et patron des forgerons, à cause de son poil long et noir. Grégoire savait d’expérience que, à force de travailler dans une forge, on en ressort noir comme le diable.

Les mois passèrent et Vulcain devint un molosse impressionnant qui savait aboyer avec beaucoup de conviction (au grand chagrin des voisins). Il aboyait quand les chats, les ratons-laveurs et les mouffettes s’aventuraient dans le jardin, il aboyait devant les étrangers, mais devenait affectueux dès qu’il les connaissait mieux.

Et pendant l’été, des étrangers, il y en avait beaucoup car Gisèle et Grégoire aimaient recevoir sur leur grande terrasse pour griller des quantités phénoménales de viandes rouges et de côtes de porc, bien arrosées de vin et de bière.

Un beau week-end de juin, Grégoire invita un de ses étudiants étrangers à souper avec des amis. Manuel était Guatémaltèque. Ingénieur en mécanique, son diplôme et son expérience n’étaient pas reconnus au Canada et, n’ayant pas les moyens de recommencer ses études universitaires, il s’était inscrit aux cours de soudure de Grégoire.

Manuel était mince, dans la trentaine. Son regard noir, brûlant et sa démarche digne trahissaient ses ancêtres catalans.

Les nouveaux arrivants furent accueillis par un concert d’aboiements qui cessèrent dès que Vulcain s’aperçût que ni son territoire ni ses maîtres n’étaient menacés.

Gisèle servit de la bière pendant que Grégoire rôtissait les viandes qui dégageaient leur fumet appétissant. Au moment de servir la salade, avec beaucoup de vinaigrette ranch, les conversations allaient bon train, les plaisanteries fusaient de part et d’autre chez les convives et les hôtes. C’était une excellente soirée entre amis.

Après le repas, Grégoire sortit sa guitare et se mit à jouer et chanter pour mettre de l’entrain. Tous les invités étaient ravis de son interprétation de La ballade des gens heureux. Après quelques chansons, Grégoire interrompit son récital pour aller chercher une nouvelle bouteille de vin chilien à la cave.

Quand il revînt, l’atmosphère de la fête avait tout à fait changé.

Manuel avait pris la guitare et jouait un air espagnol, mélancolique et langoureux, envoûtant l’auditoire qui l’écoutait religieusement. Grégoire lui-même dût s’asseoir tant il était étonné par l'excellent jeu de son élève. Gisèle, à ses côtés, était comme hypnotisée.

Après avoir terminé la pièce de guitare sous un torrent d’applaudissements, Manuel refusa modestement de jouer davantage et s’excusa, prétextant qu’il devait partir. Il salua les invités et ses hôtes, les remerciant de leur hospitalité, et s’éloigna dans la nuit.

Quelques jours plus tard, Grégoire revenait d’une longue promenade avec Vulcain. Aussitôt entré dans la maison, Vulcain détala en aboyant, renversant la petite table d'acajou où Gisèle mettait ses violettes africaines et monta au premier pour s’arrêter devant la porte fermée de la chambre.

En enlevant ses souliers, Grégoire pestait contre l’animal. La table était en morceaux sur la moquette et les pots de violettes s'étaient cassés dans le couloir près de l’escalier. Le molosse ne cessait de japper pendant que Gisèle essayait de le calmer.

Au haut de l’escalier, Grégoire eut la surprise de sa vie : devant la chambre, Gisèle était en camisole et Manuel boutonnait rapidement sa chemise tandis que Vulcain grondait méchamment.

Depuis cet incident, la maison a été vendue, mais je vois parfois Grégoire promener Vulcain, seul dans le parc.

mosaïque, Pompéi, chien, cave canem
Dans les ruines de l’ancienne ville de Pompéii, on a retrouvé de nombreuses mosaïques comme celle-ci portant l’inscription Cave canem c'est-à-dire, gare au chien. Pompéii a été ensevelie sous les cendres et les scories du Vésuve en août 79 de notre ère, au lendemain de 10 jours de fêtes consacrées à Vulcain. Selon la légende, Vulcain aurait surpris son épouse, Vénus, le trompant avec Mars. Tous les cocus de l’empire romain vouaient un culte assidu à Vulcain, dont les temples étaient gardés par des chiens. Photo : Radomil. Photo assujettie à la licence Creative Commons.


Next week: The Mess Dinner

2011-07-23

Médecine dentaire cosmopolite



La poire bon-chrétien (appelée Williams en Angleterre et Bartlett en Amérique) est juteuse et savoureuse. C’est en croquant dans une de ces poires que j’ai fait éclater le plombage de l’une de mes molaires inférieures, ce qui m’a causé bien des tourments.

J’ai toujours éprouvé de la circonspection à l’égard de la médecine dentaire. Est-une science? Un art? Une technique?

L’être humain a des problèmes dentaires depuis sa sédentarisation, il y a près de 10 000 ans. Ses habitudes alimentaires ont alors changé, il s'est mis à consommer plus de sucre qui entraîne la carie.

Les maux de dents sont peut-être ainsi la malédiction que Dieu infligea aux descendants de Caïn pour avoir adopté la vie sédentaire de leur regretté ancêtre.

dessin à l'encre, mal de dent
Caïn était agriculteur tandis que son frère Abel était nomade. Abel offrait les premiers-nés de ses troupeaux en sacrifice, ce qui plaisait à Dieu. Par contre, les courgetttes, les céleris et les carottes de Caïn ne lui plaisaient pas, peut-être parce qu’il n’y ajoutait pas de vinaigrette ranch.


Quoi qu’il en soit, il a fallu un bon bout de temps avant que les gens comprennent l’origine des caries. Dans l’Antiquité, on croyait que la carie était causée par des vers. Les anciens Égyptiens traitaient les malformations dentaires des enfants en leur faisant manger des souris écorchées et cuites. En Chine, on obturait les caries avec des excréments de chauve-souris. En Espagne, une bonne hygiène buccale commençait en se rinçant la bouche régulièrement avec de l’urine.

Au Moyen-Âge, apparurent les arracheurs de dents qui exerçaient leur métier sur la place publique en promettant à leurs patients une extraction sans douleur (de là l’expression « menteur comme un arracheur de dents ») au grand plaisir de leur auditoire qui n’avait pas encore de télévision ni d’Internet pour se divertir. Les arracheurs de dents offraient également l’ablation des cors et des durillons.

Médecine dentaire et pédicure allaient main dans la main à cette époque.

À la Renaissance, les barbiers se sont mis de la partie pour soigner les dents. Ainsi, avec une mise en pli ou une permanente, les nobles dames de Florence pouvaient du même coup s’offrir un détartrage.

Il fallut attendre jusqu’au XVIIIe siècle pour que Pierre Fauchard, le père de l’odontologie moderne, publie Le chirurgien dentiste dans lequel il préconisait l’utilisation de métaux lourds pour obturer les dents, tout en continuant de recommander le rince-bouche à l’urine.

barbe, tablier, coupe de verre, cristal
Un homme s’apprête à se rincer la bouche avec sa propre urine qu’il vient de prélever dans une coupe de cristal. Certaines mesures hygiéniques à la mode peuvent être dégoûtantes mais rien n'empêche de les appliquer avec classe.


Si on n’arrête pas le progrès, celui-ci sait parfois se faire attendre...

C’est en pensant aux origines de la médecine dentaire que je me mis à la recherche d’un dentiste. J‘optai pour un nouveau cabinet qui venait d’ouvrir dans un centre commercial de mon quartier, niché entre un magasin de location de vidéos, une pizzeria et un courtier immobilier.

Le cabinet du docteur Nguyen était neuf, propre, décoré avec goût et à la fine pointe de la technologie. Le docteur Nguyen était une jolie jeune femme d'à peine 30 ans qui était fraîchement émoulue d’une école de dentisterie de Las Vegas, une ville à laquelle on ne pense guère, à prime abord, pour faire des études universitaires.

On me dit cependant que l’école de médecine dentaire qui s’y trouve jouit d’une excellente réputation.

Après examen, Le docteur Nguyen me dit que ma molaire déficiente aurait besoin d’une couronne, mais qu’il faudrait d’abord que je voie un chirurgien dentiste qui me rabaisserait la gencive, me remonterait la mâchoire et me ferait un traitement endodontique.

Le traitement endodontique (qu’on appelle « traitement de canal » au Canada) consiste à enlever la pulpe d’une dent endommagée au moyen de limes, de fraises et autres instruments de précision.

Ce traitement a la réputation d’être douloureux, mais le chirurgien polonais qui me traitait possédait des compétences incontestables.

Après m’avoir administré une solide anesthésie locale, le chirurgien a mis un CD de Johnny Cash qu'il fit jouer à tue-tête pendant toute l’opération pour me distraire des choses abominables auxquelles il se livrait dans ma bouche avec des instruments contondants. Je n’ai absolument rien senti.

Quand j’ai revu le docteur Nguyen, celle-ci s’est affairée pendant de longues minutes sur ma molaire avant de déclarer : « Ça ne va pas ».

Elle m’a conduit dans son bureau. J’avais la bouche engourdie par l’anesthésie et je portais toujours le bavoir d’usage que les dentistes nous attachent autour du cou quand ils exercent leurs activités.

Le docteur Nguyen afficha sur un écran géant la radiographie numérisée de ma bouche.

« Voyez-vous, monsieur, je suis dans l’impossibilité de poser votre couronne parce que vos dents sont mal alignées, en particulier, ici, ici et ici, ainsi que de tout ce côté de votre bouche », dit-elle en indiquant des dents sur l’image avec un pointeur laser.

« Voici ce que je propose : je vais fabriquer un appareil pour vous redresser la denture. Vous le garderez en bouche pendant de six à douze mois, soit le temps nécessaire pour que vos dents prennent une attitude normale. Il vous en coûtera 1 800 $ pour ce traitement. Vos parents auraient bien fait de vous faire consulter un dentiste quand vous étiez enfant. »

Je me retins pour ne pas lui parler de mon grand-père qui a vécu les trente dernières années de sa vie avec seulement trois dents et qui auparavant allait consulter le maréchal-ferrant quand il avait mal aux dents.

« Ensuite, il faudra poser des couronnes sur les dents de la mâchoire inférieure qui ne seront plus alignées avec celles de la mâchoire supérieure. Il s’agit d’environ douze couronnes, ce qui représente un montant de 15 000 $ à 18 000 $. Nous pourrons commencer la semaine prochaine. »

Je demandai au docteur Nguyen de me laisser quelques jours pour y réfléchir.

« Vous savez, bien des gens n’hésiteraient pas une seconde à hypothéquer leur maison pour recevoir un tel traitement », me dit-elle.

« Je vous crois sur parole », lui répondis-je. « Par curiosité, toutefois, combien m’en coûterait-il pour me faire arracher toutes les dents et me faire poser des dentiers? »

« Environ 10 000 $, mais c’est une solution que je ne saurais vous faire envisager », me répondit-elle.

Je la remerciai, réglai les traitements qu’elle m’avait prodigués jusqu’à ce moment et sortis du cabinet encore tout étourdi par l’anesthésie et les montants astronomiques que je venais d’entendre.

Au cours des jours suivants, une amie me conseilla de demander une deuxième opinion et me recommanda une dentiste suédoise chez laquelle sa sœur était hygiéniste.

Je suis donc allé visiter le docteur Svensson, une dame d’un certain âge, qui m’a examiné en marmonnant : « Je vois, je vois ».

Puis elle m’a demandé :

« Votre dentiste, elle est jeune? Son cabinet et son matériel sont entièrement informatisés? »

— « Oui, comment le saviez-vous? »

— « Écoutez, mon cher monsieur : je pense que je serai en mesure de vous poser une couronne. Préférez-vous une couronne en or ou en porcelaine? Je crois que l’or vous irait à merveille. Une couronne en or coûte 900 $, une couronne en porcelaine, 1 200 $. »

« Une couronne en or, ça serait bien », répondis-je, en me promettant de brûler un cierge à saint John Maynard Keynes qui a remplacé l’étalon-or par l’étalon-porcelaine à la signature des accords de Bretton Woods en 1944.

lingots d'or, 24 carats, 24 K
John Maynard Keynes, économiste britannique, est l’un des principaux artisans des accords de Bretton Woods, signés le 22 juillet 1944 au New Hampshire. En vertu de cet accord, l’étalon-or était abandonné en faveur d’une seule monnaie définie en or, le dollar américain. L’étalon-porcelaine est une invention ‘pataphysique de l’auteur. Si vous alliez échanger vos dollars en porcelaine, vous risqueriez d'être déçus.


Deux semaines plus tard, fier de ma nouvelle couronne en or, j’étais également soulagé d’avoir évité le rince-bouche à l’urine.

Next Saturday: Don’t mess with the Captain!

Amy, I hope you can finally rest in peace. I loved you.


2011-06-25

Sur les traces d’Ernest Hemingway à Cuba



Ma vie sentimentale laissait à désirer. La femme à qui j’étais attaché n’était pas intéressée par une relation sérieuse.

Un changement d’air s’imposait. J’ai donc décidé d’aller passer une semaine à Cuba pour suivre les traces d’Ernest Hemingway.

Hemingway – qui a passé ses hivers à Cuba de 1939 à 1960 – c’était le grand aventurier : passionné de chasse, correspondant de guerre, buveur invétéré et érudit. Il écrivait des phrases qui semblaient simples, qui disaient l’essentiel, taisaient le superflu et laissaient au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions.

J’ai fait mon pélerinage la première journée de mon séjour : une visite à la Finca Vigia, la villa d’Hemingway, à San Francisco de Paula; une visite à Cojimar, le village de Santiago, le pêcheur du Vieil homme et la mer; une visite à l’hôtel Ambos Mundos à La Havane, où Hemingway a habité avant d’emménager dans sa villa.


Ernest Hemingway, buste, Cojimar, Cuba
Le buste d'Ernest Hemingway sur la place publique de Cojimar, presque en face de La Terrazza, le restaurant qui nourissait à crédit Santiago, le pêcheur du Vieil homme et la mer.


Il me restait six jours pour me désaltérer dans chacun des nombreux bars où le lauréat du prix Nobel de littérature étanchait sa soif.

Le matin, à sept heures, le soleil se levait tout d’un coup, sans perdre de temps avec l’aube. Exactement douze heures plus tard, la nuit tombait sans crépuscule.

Après le petit déjeuner, j’allais me promener sur la plage qui faisait face à la Floride, à l’est, et qui était clairsemée de fortifications. Cuba s’attendait toujours à être envahie par les États-Unis : chat échaudé craint l’eau froide.

Un matin, pendant ma promenade, un groupe d’hommes en salopettes bleues ramassait du varech sous la surveillance de gardes armés de mitraillettes. Je marchais à une distance raisonnable, mais l’un des hommes en salopette, remarquant que je fumais, vint me demander une cigarette. Soudainement, j’étais entouré de travailleurs qui voulaient tous avoir une cigarette, jusqu’à ce que les gardes viennent les disperser en me disant de passer mon chemin.

Le soir, au souper, un employé de l’hôtel me dit qu’il s’agissait de patients d’un hôpital psychiatrique qui faisaient des travaux communautaires.

Je ne me suis jamais habitué à la vue des soldats armés. J’étais également surpris chaque fois que je voyais un vautour perché sur une clôture ou un zébu paître dans les champs, le seul type de bovin dont on semblait faire l’élevage à Cuba.

zébu, cornes, Cuba
Le zébu (Bos primigenius indicus) est capable de supporter les grandes chaleurs parce qu'il possède plus de glandes sudoripares. Il est par ailleurs plus résistant aux parasites et à la maladie. La viande coriace du zébu se retrouve dans bien des hamburgers dans le monde.


Les habitants que je croisais étaient souvent pauvres, parfois vêtus de guenilles. Par contre, une impressionnante dignité émanait d’eux. Ils ne semblaient ni tristes ni résignés. Néanmoins, à plusieurs reprises, j’ai été approché par des Cubains qui, flairant le touriste, voulaient acheter mes jeans ou mes souliers.

Pour mieux me mêler à la foule, j’ai donc commencé à porter un pantalon de coton kaki, une chemise légère de rayonne blanche et des sandales. Ce stratagème réussissait à merveille tant qu’on ne m’adressait pas la parole, mon espagnol ayant toujours laissé à désirer.

Un matin, sur la plage, une grande jeune femme blonde vint à ma rencontre pour me demander du feu, d’un espagnol teinté d’un fort accent anglais. Je lui répondis en anglais.

— Je m’excuse, dit-elle, je pensais que tu étais Cubain.

— Ce n’est rien, je vois que mon déguisement est efficace.

Elle rit, accepta le briquet que je lui tendais, puis nous avons commencé à faire connaissance en marchant sur la plage.

Margaret était Canadienne de souche ukrainienne. Elle travaillait en informatique à Saskatoon. En vacances elle aussi, elle était venue seule à Cuba pour pratiquer son espagnol.

Nos hôtels respectifs ne se trouvaient qu’à 15 km de La Havane, mais elle n’y était jamais allée. Je lui proposai donc une excursion dans la capitale en après-midi.

Nous nous sommes longuement promenés dans les rues de La Habana Vieja. Nous avons exploré des boutiques où des ouvrières fabriquaient des cigares en les roulant sur leur cuisse. Nous nous sommes arrêtés pour bouquiner dans une librairie. Chez un disquaire, nous nous sommes étonnés de voir le propriétaire envelopper des disques de vinyle dans de vieux journaux plutôt que de les vendre avec la pochette.

Cuba, La Havane, place publique
Dans le quartier historique de La Havane, qui fait partie du patrimoine mondial de l'unesco, les rues étroites donnent sur de nombreuses places publiques.


Margaret était d’agréable compagnie. Elle était intelligente et s’émerveillait de tout. Elle avait le sourire facile, un rire communicatif, et je mentirais si je disais que j’étais insensible quand sa main frôlait la mienne.

Le temps était nuageux et il faisait chaud et humide. En fin d’après-midi, je suggérai d’aller boire un daiquiri au Floridita, l’un des bars fréquentés par Hemingway.

J’ouvrais la porte pour laisser entrer Margaret quand j’ai remarqué qu’elle me jetait un drôle de regard.

Nous nous sommes assis côte à côte sur une banquette contre le mur, admirant les boiseries d’acajou. Il y avait trois guitaristes sur une petite scène au fond de la pièce.

Le serveur nous apporta nos daiquiris et Margaret me dit :

— Tu es très galant : tu m’ouvres la porte, tu te lèves quand je me lève et quand j’arrive; sur le trottoir, tu marches du côté de la rue, mais franchement, je trouve cela un peu vieux jeu et ça m’agace à la longue.

Je lui ai expliqué que quand j’étais petit, à l’école, nous avions des classes de bienséance où nous apprenions les bonnes manières. Celles-ci se sont enracinées en moi; je le faisais sans y penser et certainement sans intention de la froisser.

— Ce n’est pas grave, me répondit-elle, je comprends, mais je tenais à te dire ce que j’en pensais.

« Ce que femme veut, Dieu le veut », me suis-je rappelé en me promettant de ne plus m’exposer aux doléances de Margaret.

Les guitaristes jouaient bien. Les daiquiris étaient bons. Nous sommes restés longtemps au bar qui se remplissait de Havanais revenant du travail.

Margaret me prit la main et posa la tête sur mon épaule. Je me sentais bien. Les Cubains et les Cubaines nous regardaient avec bienvaillance.

Nous venions de finir nos daiquiris quand le serveur nous en apporta deux autres. Je tentai de lui expliquer que nous n’avions rien commandé car il allait faire nuit et nous devions retourner à l’hôtel. Le serveur nous expliqua que cette tournée nous était offerte par le couple de Cubains assis au bar qui levaient leurs verres en nous regardant tout sourires.

Politesse oblige, je levai moi aussi mon verre en hochant la tête en guise de remerciement. Après ces deux daiquiris, il y en a eu d’autres, on aurait dit que tous voulaient nous payer à boire.

Margaret et moi riions, le rhum nous montait à la tête. Les guitaristes sont venus jouer à notre table. Nous avons dansé. La banale excursion dans la capitale s’était transformée en fête fébrile.

Finalement nous avons réussi à échapper à nos hôtes; il se faisait vraiment tard et il nous fallait trouver un taxi pour rentrer à l’hôtel.

Margaret et moi marchions enlacés sur le trottoir, nous étions passablement ivres quand je me suis aperçu que je marchais du côté de la rue. Je fis virevolter Margaret pour rétablir la situation. Margaret comprenant mon subterfuge éclata de rire.

C’est à ce moment qu’une voiture portant des plaques d’ambassade surgit à toute vitesse. Ses occupants criaient en espagnol et l’un d’eux a lancé quelque chose qui a atterri sur la blouse de Margaret.

C’était un condom qui venait tout juste d’être utilisé... Si seulement j’étais resté du côté de la rue!

Margaret s’est mise à pleurer. J’ai tenté de la consoler en la prenant dans mes bras mais en vain.

Nous avons trouvé un taxi et pendant toute la randonnée Margaret est demeurée silencieuse, assise loin de moi, regardant nerveusement par la fenêtre.

Elle habitait une petite villa dans un hôtel à quelques minutes du mien. Je l’accompagnai jusqu’à sa porte. Je lui dis combien j’étais désolé de l’incident qui s’était produit, une erreur du destin pour conclure une journée qui avait autrement été des plus agréables. Son regard encore mouillé évitait le mien. Je lui pris la main une dernière fois et lui dis que je passerais la voir le lendemain en matinée.

Quand j’ai frappé à sa porte le lendemain matin, pas de réponse. La préposée au comptoir me dit que Margaret était sortie. Je laissai un message pour dire que je repasserais en fin d’après-midi.

Elle n’y était pas non plus quand je suis allé la visiter vers 16 h.

Le lendemain, la préposée me dit que Margaret avait quitté l’hôtel.

Je ne l’ai plus jamais revue.

Next Saturday: Cannibals...

2011-05-29

Les lectures dangereuses


De famille modeste, ma mère, Dieu ait son âme, faisait de grands sacrifices pour que je sois bien instruit.

Année après année, elle se privait et faisait des heures supplémentaires pour couvrir les frais de scolarité de l’école privée où elle m’a envoyé faire mes études secondaires.

Ma mère n’était qu’une simple secrétaire, voyez-vous. Mon père – qui n’était aussi qu’un humble commis – et elle s’étaient séparés à une époque où ça ne se faisait pas.

La vie, c’est comme ça.

Quoi qu'il en soit, ma mère aurait aimé avoir une meilleure instruction et elle compensait en lisant tout ce qui lui tombait sous la main.

Elle a communiqué son appétit pour la lecture à chacun de ses trois fils.

J’ai lu quelque part que Victor Hugo aurait écrit : « Les livres sont de bons amis : froids et sûrs ».

Si vous savez d’où vient cette citation, dites-le moi. J’ai lu beaucoup Victor Hugo sans jamais la trouver.

Chez moi, chaque anniversaire, chaque Noël, chaque réussite scolaire étaient célébrés par un présent : un beau livre.

En effet, les livres ordinaires n’existaient pas, il n’y avait que de beaux livres.

Quand j’étais adolescent, parmi les romans qui faisaient trotter le plus mon imagination, il y avait ceux de Maurice Leblanc et de son célèbre personnage, Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur.

J’aurais pu choisir comme héros Sherlock Holmes ou Hercule Poirôt, mais non.

Délaissant le cocaïnomane Britannique et le Belge vaniteux, je préférais le hors-la-loi Français, coureur de jupons.

Mon intérêt pour ce personnage frisait l’obsession. À quatorze ans, je me suis intéressé à la serrurerie allant même jusqu’à m’assembler une trousse de cambriolage avec crochets, pince-monseigneur, etc. Je pouvais déverrouiller n’importe quel cadenas et bien des types de serrures.

main, pince-monseigneur
La pince-monseigneur ne ressemble pas du tout à une paire de pinces. Il s'agit essentiellement d'un levier utilisé pour forcer une serrure récalcitrante ou un jambage afin de faciliter le travail avec des crochets. Ce n'est pas un outil discret et il laisse souvent des marques.


À l’école privée où j’ai fait mes études secondaires, la discipline était sévère et les écarts de conduite rigoureusement punis.

Un jour, à l’heure du dîner, j’étais assis dans le couloir, près de ma salle de classe, à terminer un devoir d’anglais qui aurait dû avoir été fait la veille, un de mes camarades, pour me taquiner, s’empara de mon cahier d’exercices et le lança dans la classe par le vasistas entrouvert.

Je devais remettre mon devoir en après-midi, mais la porte de la classe était fermée à clé.

J’ai donc pris ma trousse de cambriolage que je gardais toujours dans la poche intérieure de mon veston et, en deux temps trois mouvements, la serrure a abdiqué et je récupérais mon cahier.

Quand je suis sorti de la pièce cependant, le surveillant m’attendait dans le couloir, courroucé, les bras croisés.

Il me mena au bureau du directeur qui était étonné de voir la collection de crochets et la pince-monseigneur appartenant à un élève qui ne causait habituellement pas de problèmes.

À mon insu, quelques semaines auparavant, on avait volé des trophées prestigieux et de grande valeur appartenant à l’école. Le directeur tenta de me faire avouer ma culpabilité. J’ai protesté avec véhémence malgré mes sphincters qui voulaient lâcher prise.

Les sphincters sont de petits muscles annulaires qui gardent à l’intérieur ce qui doit y rester jusqu’à ce que le moment soit venu de faire le vide à un endroit propice.

Finalement, le directeur m’a cru et j’en fus quitte pour une semaine de retenue après les classes. Il envoya par ailleurs une lettre à ma mère lui expliquant les raisons de ma punition et j’appréhendais la réaction de celle-ci.

C’est ainsi que j’ai appris qu’il ne faut pas sous-estimer l’instinct maternel.

Bien entendu, ma mère fut très surprise et je dus lui raconter en détails la nature de mon passe-temps et comment j’en étais venu à m’y intéresser.

Elle invita ensuite à la maison un de ses cousins serrurier qui me demanda une démonstration de mes aptitudes. Je déverrouillai sans problème la serrure qu’il avait apportée et – peut-être était-ce une illusion – j’ai cru voir un éclat de fierté dans ses yeux quand je m’exécutai.

Ma mère écrivit ensuite une longue lettre au directeur de l’école le félicitant de la stricte discipline qu’il exerçait sur les élèves. Elle lui dit qu’elle n’avait aucune objection à ce que je sois puni pour le délit que j’avais commis.

Elle ajouta cependant qu’il ne faudrait pas exagérer la gravité de mes gestes et lui rappela que Louis XVI lui-même avait pour marotte la serrurerie ce qui, selon elle, semblait indiquer le brillant avenir qui m’était réservé.

J’avais mes doutes à ce sujet étant donné que Louis XVI est mort guillotiné devant ses sujets hystériques.

Ma mère termina sa lettre en rappelant au directeur que, compte tenu des frais de scolarité élevés qu’elle versait chaque année à l’école, elle s’attendait au plus haut rendement de la direction et du corps professoral de l’établissement et que, si elle était déçue dans ses attentes, elle n’hésiterait pas une seconde à prendre toutes les mesures à sa disposition pour corriger la situation.

Depuis, la vie a suivi son cours. J’ai délaissé les romans de Maurice Leblanc pour les œuvres d’autres auteurs. J’ai perdu ma pince-monseigneur dans un déménagement et le cambriolage n’a plus le charme romantique qu’il possédait quand j’avais quatorze ans.

Peut-être que c’est ça vieillir...