Publié tous les week-ends/ Published every weekend


You can read English stories from En direct de l'intestin grêle on Straight from the Bowels.

Ne serait-il pas merveilleux si ces histoires étaient vraies? Malheureusement (ou heureusement) ce n'est pas le cas. Elles ne sont que le fruit de mon imagination fertile. Tous les personnages et les événements décrits sont fictifs et si vous croyez vous reconnaître ou reconnaître une de vos connaissances, ce n'était pas mon intention et ce n'est qu'une coïncidence. J'espère que ce blogue vous plaira. N'hésitez pas à en faire circuler le lien où vous vous promenez sur l'Internet et à laisser des commentaires ci-dessous. J'aime bien entendre parler de vous.

Geoffroy


2011-09-12

Cave Canem (Gare au chien)



« Gisèle! Gisèle! Vulcain a fait une belle grosse crotte! »

Rien ne me plaisait davantage que de me faire réveiller le matin en entendant mes voisins, Grégoire et Gisèle, annoncer à tout le voisinage les exploits défécateurs de leur chien, Vulcain, un bouvier bernois de 70 kilos.

La vie avait choyé Gisèle et Grégoire. Tous les deux avaient un bon emploi : elle, était secrétaire juridique et lui, enseignait la soudure dans une école de métiers.

Le couple était propriétaire d’une charmante petite maison dans le quartier résidentiel tranquille où j’habitais. Pour réduire l’exiguïté des lieux, Grégoire, qui était habile de ses mains, avait construit une grande terrasse en bois entourée de treillis derrière la maison.

Grégoire et Gisèle étaient dans la quarantaine quand leur fille unique, Danielle, avait quitté le domicile familial pour aller vivre avec son petit ami.

Le samedi du départ de Danielle, Gisèle et Grégoire prenaient le frais tranquillement sur la terrasse lorsqu’ils se sont aperçus que la maison allait leur sembler bien vide sans leur fille.

« On pourrait avoir un chien », dit Gisèle.

Dans son esprit, elle imaginait un shih-tzu, un bouledogue français ou un bichon frisé, se reposant sagement dans un panier d’osier dans la salle de séjour ou dormant au pied du lit. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, quelques jours plus tard, Grégoire arriva après le travail avec un bouvier bernois de deux mois, timide, maladroit et... incontinent.

bouvier bernois, chien, dessin
Le bouvier bernois appartient à la famille des grands bouviers suisses. S'il est pataud, il est néanmoins fidèle et affectueux. Au milieu du XXe siècle, d'après certains, il aurait été croisé avec le terre-neuve pour adoucir son caractère.


Toutefois, elle s’attacha rapidement au chiot si mignon avec sa robe tricolore et son poil long et frisé. Grégoire se chargea de l’éducation de la bête. Tous les jours, il l’emmenait faire de longues promenades. Au bout de quelques semaines il avait même réussi à lui apprendre à se soulager ailleurs que sur la moquette du salon.

Ils avaient décidé de l’appeler Vulcain, du nom du dieu romain du feu, des volcans et des métaux et patron des forgerons, à cause de son poil long et noir. Grégoire savait d’expérience que, à force de travailler dans une forge, on en ressort noir comme le diable.

Les mois passèrent et Vulcain devint un molosse impressionnant qui savait aboyer avec beaucoup de conviction (au grand chagrin des voisins). Il aboyait quand les chats, les ratons-laveurs et les mouffettes s’aventuraient dans le jardin, il aboyait devant les étrangers, mais devenait affectueux dès qu’il les connaissait mieux.

Et pendant l’été, des étrangers, il y en avait beaucoup car Gisèle et Grégoire aimaient recevoir sur leur grande terrasse pour griller des quantités phénoménales de viandes rouges et de côtes de porc, bien arrosées de vin et de bière.

Un beau week-end de juin, Grégoire invita un de ses étudiants étrangers à souper avec des amis. Manuel était Guatémaltèque. Ingénieur en mécanique, son diplôme et son expérience n’étaient pas reconnus au Canada et, n’ayant pas les moyens de recommencer ses études universitaires, il s’était inscrit aux cours de soudure de Grégoire.

Manuel était mince, dans la trentaine. Son regard noir, brûlant et sa démarche digne trahissaient ses ancêtres catalans.

Les nouveaux arrivants furent accueillis par un concert d’aboiements qui cessèrent dès que Vulcain s’aperçût que ni son territoire ni ses maîtres n’étaient menacés.

Gisèle servit de la bière pendant que Grégoire rôtissait les viandes qui dégageaient leur fumet appétissant. Au moment de servir la salade, avec beaucoup de vinaigrette ranch, les conversations allaient bon train, les plaisanteries fusaient de part et d’autre chez les convives et les hôtes. C’était une excellente soirée entre amis.

Après le repas, Grégoire sortit sa guitare et se mit à jouer et chanter pour mettre de l’entrain. Tous les invités étaient ravis de son interprétation de La ballade des gens heureux. Après quelques chansons, Grégoire interrompit son récital pour aller chercher une nouvelle bouteille de vin chilien à la cave.

Quand il revînt, l’atmosphère de la fête avait tout à fait changé.

Manuel avait pris la guitare et jouait un air espagnol, mélancolique et langoureux, envoûtant l’auditoire qui l’écoutait religieusement. Grégoire lui-même dût s’asseoir tant il était étonné par l'excellent jeu de son élève. Gisèle, à ses côtés, était comme hypnotisée.

Après avoir terminé la pièce de guitare sous un torrent d’applaudissements, Manuel refusa modestement de jouer davantage et s’excusa, prétextant qu’il devait partir. Il salua les invités et ses hôtes, les remerciant de leur hospitalité, et s’éloigna dans la nuit.

Quelques jours plus tard, Grégoire revenait d’une longue promenade avec Vulcain. Aussitôt entré dans la maison, Vulcain détala en aboyant, renversant la petite table d'acajou où Gisèle mettait ses violettes africaines et monta au premier pour s’arrêter devant la porte fermée de la chambre.

En enlevant ses souliers, Grégoire pestait contre l’animal. La table était en morceaux sur la moquette et les pots de violettes s'étaient cassés dans le couloir près de l’escalier. Le molosse ne cessait de japper pendant que Gisèle essayait de le calmer.

Au haut de l’escalier, Grégoire eut la surprise de sa vie : devant la chambre, Gisèle était en camisole et Manuel boutonnait rapidement sa chemise tandis que Vulcain grondait méchamment.

Depuis cet incident, la maison a été vendue, mais je vois parfois Grégoire promener Vulcain, seul dans le parc.

mosaïque, Pompéi, chien, cave canem
Dans les ruines de l’ancienne ville de Pompéii, on a retrouvé de nombreuses mosaïques comme celle-ci portant l’inscription Cave canem c'est-à-dire, gare au chien. Pompéii a été ensevelie sous les cendres et les scories du Vésuve en août 79 de notre ère, au lendemain de 10 jours de fêtes consacrées à Vulcain. Selon la légende, Vulcain aurait surpris son épouse, Vénus, le trompant avec Mars. Tous les cocus de l’empire romain vouaient un culte assidu à Vulcain, dont les temples étaient gardés par des chiens. Photo : Radomil. Photo assujettie à la licence Creative Commons.


Next week: The Mess Dinner

2011-08-29

Un fantôme...



J’avais 32 ans et j’étais lassé de la ville. Les bruits, les odeurs, la chaleur, l’humidité de la cité m’énervaient. Je ne pouvais plus supporter les gratte-ciel de béton et de verre.

Les gratte-ciel, s'ils multiplient verticalement la surface habitable d'un immeuble, bloquent les couchers de soleil. Pourtant, c'est beau un coucher de soleil...


Je suis allé faire une promenade en voiture à la campagne, j’ai vu une vieille maison à vendre, j’ai fait une offre et six semaines plus tard je disais adieu à la vie citadine.

C’était une grande maison construite en 1925, dotée d’une véranda vitrée sur deux côtés. Grande cuisine, grande salle à manger, grande salle de séjour, quatre chambres et un prix dérisoire.

C'était une vente de succession et le notaire chargé de la liquider m’a dit que l’ancien propriétaire, Alberic McGrath, était trop vieux pour bien s’occuper de la maison avant son décès.

En effet, si l’extérieur de la maison était acceptable, l’intérieur était assez délabré. Le vernis des boiseries et des portes pelait, les appareils de la salle de bain étaient tachés par l’eau calcaire du puits et, dans la cuisine, il n’y avait que deux placards et un comptoir minuscule. Au lieu d’un évier, il y avait un bac comme on en trouve dans une buanderie.

Par contre, il s’y trouvait une dépense immense, avec des tablettes profondes sur trois murs. À la campagne, il faut bien emmagasiner ses conserves quelque part.

Il fallait donc que j’accomplisse quelques travaux essentiels avant de prendre possession de la maison.

Une maison construite vers 1925 avec sa véranda vitrée.


Dans les deux semaines précédant mon déménagement, tandis que je m’occupais de ces rénovations, je me suis aperçu que mes nouveaux voisins me trouvaient bien étrange. Un rat des villes qui voulait vivre avec les rats des champs! Quelle idée saugrenue!

Je suis allé au village pour acheter des matériaux pour les réparations. Quand j’ai dit au commis que je venais d’acheter la maison d’Alberic McGrath, j’ai eu droit à un regard méfiant et à un silence gêné.

Je sentais que je n’avais pas gagné de concours de popularité.

Par ailleurs, il me fallut user de beaucoup de diplomatie pour convaincre la compagnie du téléphone de me donner une ligne privée plutôt qu’une ligne partagée. Malgré tous mes efforts, il me fut cependant impossible d’obtenir une deuxième ligne pour le télécopieur et le modem. « Personne n’a d’ordinateur à la campagne, monsieur », m’avait dit sèchement l’employée du téléphone.

Enfin, j’avais d’autres soucis car emménager, c’est un peu apprivoiser un nouveau logement : on trouve rapidement une place pour la plupart de ses biens; les casseroles dans la cuisine, les vêtements dans la penderie, les lits et les commodes dans les chambres, le canapé dans la salle de séjour.

Et puis, il y a toutes ces choses dont on ne sait que faire et qui restent dans des boîtes jusqu’à ce qu’on trouve le temps ou l’envie de les ranger ou de s’en défaire. Comme j’avais beaucoup de place, j’ai transformé une des chambres en débarras pour une douzaine de boîtes et d’objets hétéroclites.

Un soir, pendant que je lisais au lit, j’ai entendu un faible tintement, comme une clochette ou plutôt deux verres qui s’entrechoquent. Je tendis l’oreille sans pouvoir déterminer d’où provenait ce bruit mystérieux. Un seul tintement : « ting »! Puis plus rien.

Dans les semaines qui suivirent, à quelques reprises, je perçus le même tintement. J’inspectai la plomberie et le système de chauffage, mais je ne trouvai rien d’anormal.

J’avais commencé à fréquenter un bar dans un village voisin, le Chic bar salon. Le samedi soir, il y avait un groupe country dont le guitariste, Harry Jones, un « jeune » homme de 78 ans, m’a appris à apprécier la musique de Hank Williams.

Un soir, pendant sa pause, alors que nous discutions, je lui mentionnai que j’avais acheté la maison d’Alberic McGrath. Harry s’esclaffa : « Tu as acheté la maison du sorcier »!

Il m’a alors raconté qu’Alberic McGrath avait la réputation d’être sorcier et que tous les gens de la région le craignaient. Il parlait aux corneilles et aux bêtes sauvages et elles lui répondaient! Il pouvait faire surir le lait des vaches et faire pourrir les récoltes sur pied! Il priait à la lune et aux étoiles la nuit dans les champs! Il ramassait des herbes sauvages pour faire des philtres et des onguents qu’il conservait dans la grande dépense de la cuisine, en fait, c’est là qu’on avait trouvé son corps plusieurs jours après sa mort.

« C’est vrai tout ça », lui demandai-je?

« Bah, qui sait? Ce que je sais, c’est qu’il levait le coude », me répondit Harry en terminant son whysky. « Il aimait bien le gin! »

En retournant à la maison ce soir-là, je pensais que cette histoire pouvait expliquer l’antipathie des habitants du coin à mon égard. Pour ma part, je ne suis pas superstitieux et je trouvais que cette légende donnait un certain cachet à ma maison.

Quelques jours plus tard, quand j’entendis le tintement à nouveau, je me dis : « c’est le fantôme d’Alberic McGrath qui trinque quelque part dans la maison »!

Je me versai un verre de vin et bût à sa santé.

Ma petite amie est venue passer le week-end suivant avec moi et je lui racontai ma découverte en riant.

« Il ne faut pas rire de ces choses-là », me dit-elle sérieusement. « J’ai toujours ressenti un malaise étrange en venant ici, maintenant je sais pourquoi. Je veux retourner chez moi, je ne pourrai plus dormir ici. »

La réaction de mon amie me prit totalement au dépourvu. J’essayai de raisonner avec elle, mais elle ne voulut rien entendre. À contre-cœur, je la ramenai chez elle, en ville.

En revenant à la maison, je pestai contre Alberic McGrath qui savait faire tourner le lait des vaches et aigrir le cœur des amants.

Le lendemain, encore indisposé par la tournure des événements de la veille avec ma petite amie, je décidai de vider quelques boîtes dans la chambre qui me servait de débarras.

Pendant que je m’affairais, j’entendis le tintement fatidique derrière moi, tout près. Je me retournai promptement et je vis au fond d’une boîte que je venais d’ouvrir une petite horloge numérique programmée pour sonner un coup toutes les heures. Le son se propageait lugubrement à travers la maison par l’évent d’air chaud du système de chauffage.

J’avais trouvé mon fantôme.

Lorsque Robert Noyce, le fondateur de la société Intel, a fait breveter la puce de silicium dans les années 1960, il ne se doutait pas que des firmes japonaises s'en serviraient pour commercialiser à grande échelle et avec beaucoup de succès des montres et des horloges numériques. Bien entendu, personne ne se doutait non plus qu'une de ces horloges serait un jour méprise pour un fantôme.


Next week: Barbarella