Publié tous les week-ends/ Published every weekend


You can read English stories from En direct de l'intestin grêle on Straight from the Bowels.

Ne serait-il pas merveilleux si ces histoires étaient vraies? Malheureusement (ou heureusement) ce n'est pas le cas. Elles ne sont que le fruit de mon imagination fertile. Tous les personnages et les événements décrits sont fictifs et si vous croyez vous reconnaître ou reconnaître une de vos connaissances, ce n'était pas mon intention et ce n'est qu'une coïncidence. J'espère que ce blogue vous plaira. N'hésitez pas à en faire circuler le lien où vous vous promenez sur l'Internet et à laisser des commentaires ci-dessous. J'aime bien entendre parler de vous.

Geoffroy


2015-08-16

La prière à Notre-Dame-de-l’Urinoir


Voici un poème que j’ai écrit jadis et qui m’a presque valu d’être expulsé de l’université catholique où j’étudiais. J’avoue que, de prime abord, le texte peut sembler irrévérencieux, mais pour ma défense – en faisant appel à votre miséricorde Votre Honneur – je tiens à préciser qu’il s’agissait d’un exercice de style, nommément d’un pastiche des textes de Georges Brassens.

***

Je m’adresse à vous ô Sainte Madone
Qui, de plâtre, nous regardez, si bonne
Et qui suintez larmes de saindoux
Je ne demande qu’une chose : priez pour nous.

Vous nous prodiguez tendresse et amour
Et moi je vous implore de mes doigts gourds
En mon ventre fermente une chaude-pisse
Le fruit de l’amour, ora pro nobis.

Je viens à vous avec humilité
Sur votre piédestal, prenez pitié
Vous avez engendré,souvenez-vous
Sans risquer gonorrhée, priez pour nous.

Il est vrai qu’il eut été alarmant
Si le Bon Dieu, qui était votre amant,
Avait été frappé de syphilis
En vous connaissant, ora pro nobis.

Mais le Tout-Puissant a bien fait les choses
Voire! De la Création, il est la Cause
Quand Il pénétra entre vos genoux
Il était pur et sain, priez pour nous.

N'empêche que vous devez me comprendre
Si je m'approche d'une femme pour la prendre
Je suis le commandement de jadis :
Allez! Procréez! Ora pro nobis.

Dites-moi comment pourrai-je continuer
À cette divine mission me plier
Si ma moëlle, mon essence, mon tout
Sont entièrement souillés? Priez pour nous.

Me voici donc dans ce saint oratoire
Bavant mon oraison jaculatoire
Et vous priant Sainte Mère du Christ
De me purifier, ora pro nobis.

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Un prêtre intercède auprès de Notre-Dame-de-l’Urinoir pour ses ouailles affligées de maladies honteuses.

2015-03-09

Le cocu



Catherine était une jolie femme, brune, svelte, courte. Elle avait 42 ans, portait des lunettes et de drôles de chapeaux, un peu comme Annie Hall.

Nous nous étions rencontré un jour que j’essayais de placer un groupe musical au bar de l’université où elle suivait un cours de philosophie. Nous avions eu une discussion passionnée au sujet des valeurs d’Arthur Schopenhauer.

Je lui disais que le pessimisme de Schopenhauer le rendait malheureux et, elle, rétorquait que c’était impossible parce que le philosophe aimait les caniches.

caniche, chien, animal de compagnie, meilleur ami de l'homme
Toute sa vie, le philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860) connut des rapports humains difficiles, si bien qu’il en vint à préférer la compagnie des caniches (canis lupus familiaris). Selon certains, son attachement pour cette race de chiens fut la cause des conflits les plus sanglants du XIXe et du XXe siècles en Europe.

Quelques mois auparavant, après 20 ans de vie commune, Catherine et son mari s’étaient séparés. Ils avaient deux enfants, un garçon de 12 ans et une fille de 9 ans, qui ensoleillaient les jours de Catherine.

Hélas, la vie n’est pas toujours facile. L’ex-mari de Catherine, Günther, était administrateur de réseaux informatiques et avait perdu son emploi quand la grande société pour laquelle il travaillait avait déclaré faillite lorsque la bulle technologique avait éclaté.

Il s’était trouvé un autre emploi – moins bien rémunéré – dans une petite entreprise qui gérait des centres de données pour des clients de la région. C’était un travail assujetti à des horaires irréguliers et, souvent, Günther devait se rendre sur les lieux, à toute heure du jour ou de la nuit, pour résoudre des problèmes techniques..

Catherine et Günther avaient donc décidé de faire chambre à part jusqu’à ce qu’ils aient trouvé un acheteur pour leur maison. Ensuite, ils partageraient le patrimoine familial pour poursuivre leur vie séparément, ailleurs.

Les gens qui trouvent des solutions raisonnables aux problèmes de la vie m’impressionnent toujours.

Un mercredi matin après que Catherine eut passé la nuit chez moi, celle-ci s’aperçut que la pile de son téléphone était tombée à plat. Je lui suggérai d’utiliser le mien pour appeler la nourrice à la maison, prendre des nouvelles des enfants et planifier la journée.

Nous avons ensuite déjeuné, heureux que la vie ait fait se croiser nos chemins. Puis, j’ai accompagné Catherine à sa voiture, nous nous sommes embrassés tendrement en nous promettant de nous revoir avant le week-end.

Le jeudi, Catherine m’a téléphoné pour me dire qu’une cousine l’avait invitée avec les enfants à son chalet près d’un centre de ski à la mode. Elle serait de retour le dimanche et serait ravie si nous pouvions passer la soirée ensemble à son retour.

« La négation des désirs comporte ses vertus, mais quand une jolie femme est ravie de passer la soirée avec moi, j’en suis tout aussi ravi », disait le célèbre joueur de sitar.

Ce soir-là, je reçus un autre coup de téléphone :

— Puis-je parler à Catherine?

Surpris d’entendre un inconnu téléphoner à Catherine chez moi, je lui ai demandé à qui je m’adressais.

— C’est Günther, je suis son mari...

Rien n’est plus intéressant que de se faire appeler par l’ex-mari de sa maîtresse.

— Foutez la paix à ma femme, me dit Günther avec rage. Ça vous amuse de briser les ménages et de semer le désordre dans les familles? Laissez-moi parler à Catherine, je sais qu’elle est là.

cocu. infidélité, adultère, cornard, cornes
On dit qu’un mari dont l’épouse est infidèle « porte les cornes » parce que tout comme un animal ignore l'existence du panache qui orne son front, le cocu est inconscient de l’adultère du conjoint bien qu’il soit évident aux yeux de tous. Porter les cornes est courant chez les humains, je les ai portées et vous aussi sans doute.


J’étais troublé mais j’essayai de lui expliquer qu’il avait tort, que les choses n’en étaient pas ainsi, du moins ce n’était pas la façon dont Catherine m’avait expliqué sa situation conjugale. Je lui ai dit que je n’étais pas un amant clandestin et qu'en fait je méprisais les hommes qui courent le jupon des femmes mariées.

Il y eut un long silence au bout du fil suivi d’un sanglot douloureux. Günther pleurait...

— Je sais que j’aurais dû faire mieux, dit-il, je sais que ce n’est pas une excuse, mais je pourrais arranger les choses, je... je...

Et il se mit à sangloter sans retenue.

Il est toujours gênant d’écouter les pleurs d’un homme, en particulier quand on se sent un peu responsable. Je ne savais que faire ni que dire.

J’ai essayé de lui expliquer que c’était une erreur involontaire de ma part, que j’en discuterais avec Catherine la prochaine fois que je la verrais...

— C’est inutile, dit-il, sans Catherine, ma vie n’a plus de sens. J’aime autant en finir...

L’apitoiement est le pire compagnon qui soit. Je m’inquiète toujours quand quelqu’un dit qu’il veut mettre fin à ses jours, surtout si l’avenir de jeunes enfants est en jeu.

— Écoutez, vous êtes bouleversé, c’est normal, mais ne vous laissez pas aller. Parlons-en plutôt.

Et puis, j’ai eu une idée folle :

— Vous êtes libre en ce moment? Allons prendre un café. Vous connaissez ce bistrot sur la rue Principale, L’Amer à boire? Pourquoi ne nous y retrouvons pas dans, disons, une demie-heure?

Il n’a pas été facile de convaincre Günther, mais j’y parvins. Je me disais que si je pouvais le faire sortir de la maison, ça pourrait l’aider à oublier ses idées lugubres pour un moment.

Nous nous sommes donc rencontrés au café. Il a longuement parlé, je l’ai écouté et, au bout du compte, il a accepté de ne pas faire de sottises jusqu’à ce que j’aie parlé à Catherine.

Le dimanche, en après-midi, Catherine m’a téléphoné pendant qu’elle revenait en ville. Après lui avoir demandé des nouvelles de son week-end au chalet, je lui ai dit :

— Catherine, il faut que nous parlions de Günther...

Je lui ai dit que son mari m’avait téléphoné et expliqué l’état d’esprit dans lequel il se trouvait.

— L’imbécile! Il n’avait pas le droit de te téléphoner! Comment a-t-il obtenu ton numéro?

Il l’avait trouvé en regardant l’afficheur après qu’elle eut téléphoné chez elle en utilisant mon téléphone.

— Tu n’aurais jamais dû me laisser utiliser ton téléphone! Où avais-tu la tête? Est-ce que tu te rends compte de la situation dans laquelle je me trouve à cause de ton étourderie?

— Catherine, je...

Il était trop tard, elle avait raccroché. J’ai composé son numéro de nouveau, la ligne était occupée.

Vers l’heure du souper, le téléphone sonna : c’était Günther.

— Puis-je parler à Catherine s’il-vous-plaît?

Je lui répondis que Catherine n’était pas là.

— Elle est passée plus tôt, m’a laissé les enfants et est repartie, me dit Günther. Elle était en furie et elle ne répond pas au téléphone. Que s’est-il passé?

— Je ne sais pas, mentis-je, peut-être qu’elle n’a pas passé un bon week-end chez sa cousine...

— Peu importe, les enfants sont avec moi maintenant et un des centres de données vient de me téléphoner. Il faut que j’aille travailler, mais la nourrice ne viendra pas avant demain et je ne sais pas quoi faire.

Je lui suggérai de laisser les enfants chez des parents, des amis ou une voisine.

— Nous n’avons ni famille ni amis en ville et je ne connais pas les voisins.

Et puis, après un moment, il dit :

— Ça me gêne de vous le demander, mais pourriez-vous...

La perspective de surveiller les enfants de cet homme cocufié par ma faute ne me souriait guère, mais que pouvais-je faire d’autre compte tenu de son état psychologique?

J’ai donc dit : « D’accord, emmenez-moi les enfants, je les surveillerai ce soir. »

J’ai fait du maïs soufflé, j’ai sorti le jeu de Monopoly et nous avons joué à acquérir les biens des autres, à convoiter des actifs, à recevoir un salaire toutes les fois qu’on passe la case « Départ » et à parfois finir en prison.
maïs, popcorn, maize
Le maïs soufflé (aussi appelé maïs éclaté ou maïs perlé) est l’une des friandises les plus populaires en Amérique. Contrairement à la plénitude de la relation de couple, il peut se conserver indéfiniment.
J’ai regardé les enfants s’endormir sur le canapé et j’ai été soulagé quand Günther est venu les chercher à 3 h.

Je n’ai plus jamais entendu parler de Catherine ni de Günther.


2014-12-02

Le Capitaine Morgan, pirate respectable



Nous avons tous besoin d’une île pour que notre âme puisse se reposer des tracas quotidiens, pour oublier l’insignifiance de la vie. Nous avons tous besoin d’un endroit pour lécher nos plaies.

Il y avait un bar que je fréquentais où la clientèle hétéroclite me plaisait, jeunes et vieux, riches et pauvres, des gens de la plus ancienne lignée canadienne-écossaise jusqu’aux nouveaux immigrés d’Afrique du Nord et d’Amérique latine.

Il y avait de hauts tabourets pour s’asseoir au bar, mais aussi un canapé et quelques fauteuils autour d’une table basse dans un coin. Des toiles d’artistes de la région étaient accrochées aux murs, des peintures qui favorisaient l’ocre et le gris.

Suspendus au plafond, de vieux instruments de musique cabossés – un tuba, une trompette, un cor, un saxophone, un trombone – veillaient avec vigilance sur les clients. Dans un autre coin, une contrebasse terne montait la garde près d’un piano.
cuivre, instrument de musique, fanfare, corne, piston, cor d'harmonie
Le cor est un instrument à vent. Il y a le cor de chasse, le cor français et le cor anglais, qui n’est ni anglais ni un cuivre, mais une sorte de hautbois. Ne pas confondre le cor (instrument de musique) et le cor, la callosité qui se forme sur le pied quand on porte des chaussures trop étroites.
Ce n’étaient que des décorations, mais deux soirs par semaine, jusqu’aux petites heures du matin, de vrais orchestres de jazz jouaient du be-bop sur des instruments bien entretenus.

Le vendredi était réservé aux DJ. De 20 h à minuit, un jeune Brésilien jouait de la musique house. Il était ensuite remplacé par des DJ invités qui faisaient lever la salle sur des rythmes plus endiablés.

J’aimais les vendredis. J’arrivais tôt, je me trouvais un tabouret au coin du bar, commandais une anisette pour commencer, sortais un livre dans lequel je me plongeais jusqu’à ce qu’il y ait trop de bruit ou que la frénésie du moment m’emporte.

Ce soir-là, je pense que je lisais La Coupe d’Or un roman de John Steinbeck sur la prise de Panama par le pirate Henry Morgan.

Vers 22 h – j’étais maintenant passé au scotch soda – trois femmes enjouées, début trentaine, portant blouses et jupes à la paysanne ainsi que des souliers plats, firent une entrée remarquée.

Leur regard se posa sur les trois tabourets libres à ma droite qu’elles s’approprièrent immédiatement.

J’ai continué à lire, ne prêtant guère attention à leur bavardage, lorsque ma voisine, dont je remarquai la longue tresse blonde et les yeux coquins, me demanda ce que je buvais.

— Whisky soda, je t’en offre un? lui demandai-je, galamment.

— Je déteste le whisky, répondit-elle avec gaieté. Jack Daniel est un homme perfide et sournois! Il m’oblige à faire des choses contre mon gré! Je préfère le Capitaine Morgan : c’est peut-être un pirate, mais au moins c’est un gentilhomme.

Sensible à cette synchronicité, j‘ai commandé un rhum et cola pour ma nouvelle amie (ce qu’on appelle un Cuba libre dans les Antilles), et nous avons commencé à faire connaissance.

Elle s’appelait Marguerite et travaillait avec ses deux amies (Jacinthe et Florentine) à La Citadelle, un restaurant médiéval où les clients, vêtus de costumes d’époque, s’empiffraient d’une cuisine grasse, salée et sucrée pour oublier la banalité de la vie et rêver à une époque révolue.
flibustier, corsaire, boucanier, Antilles, Caraïbes, trésor, pillage
Bien des gens regrettent le passé, n’apprécient pas le présent et craignent ce que l’avenir leur réserve. L’idée romantique qu’on se fait de la vie dans les siècles passés n’a souvent rien à voir avec la triste réalité qui sévissait : pauvreté, violence, famine, insalubrité, maladie et faible espérance de vie.
Je pouvais les comprendre, leur ennui ne m’étant pas étranger, mais l’effervescente servante à mes côtés m’aidait à oublier, en particulier quand elle m’effleurait de sa gorge par inadvertance.

Elle me faisait sourire et j’aimais sa bonne humeur. Jacinthe et Florentine nous regardaient cependant de travers, inquiètes.

Marguerite venait d’engloutir son troisième Cuba libre quand Florentine la gronda, lui demandant de surveiller ses agissements. Marguerite haussa les épaules et, se tournant vers moi me prit par le bras et dit à ses amies que j’étais le gentilhomme le plus sage qu’elle aurait pu trouver ce soir.

Dégoûtées, Jacinthe et Florentine levèrent les yeux au ciel et suggérèrent d’aller dans un autre bar.

— Allez-y, dit Marguerite, moi, je reste.

Trouvant que l’occasion était indiquée pour m’occuper de mes oignons, je retournai à ma lecture et me replongeai dans mon verre tout en écoutant distraitement mes trois voisines se disputer.

Une fois que ses amies furent parties, Marguerite se tourna vers moi et me dit : « Il me faut mon capitaine ».

« Ne t’en fais pas, je suis là », lui répondis-je. Et quand je commandai un autre rhum et cola, la fille qui nous servait me fit un clin d‘œil.

Nous avons continué à boire, à parler, à rire et à nous faire des tendresses jusqu’à la fermeture du bar. Le DJ a fait jouer une dernière pièce, puis Marguerite et moi nous sommes levés pour nous apercevoir que si nous devions prendre la route nous serions un véritable danger public. Ventredieu! Nous étions dangereux simplement en marchant sur le trottoir!

Nous sommes donc restés debout, blottis l’un contre l’autre près de l’entrée du bar.

Un taxi finit par passer et je lui ai fait signe de s’arrêter. Nous avons décidé d’aller chez Marguerite qui habitait un gratte-ciel du centre de la ville.

Le taxi nous déposa. En contemplant la haute tour de verre puis la longue tresse blonde de Marguerite, je me suis imaginé un moment être l’un des personnages des contes des frères Grimm.

Toujours ivres, nous avons pris l’ascenseur jusqu’au 20e étage et sommes entrés dans l’appartement de ma compagne.

Dans la pénombre, je pouvais deviner des rideaux de velours bordeaux qui cachaient la porte du balcon, une table basse couverte d’une nappe de dentelle et un divan de satin. À un mur était suspendue une collection impressionnante d’armes médiévales : une arbalète, des dagues, des épées, un fleuret, un arc, des flèches.

« Marguerite prend vraiment la féodalité au sérieux », pensai-je.

— Je dois aller me rafraîchir, me dit-elle en se dirigeant vers la salle de bain. Il y a de la bière dans le frigo!

Je ne pouvais quitter des yeux l’armurerie de Marguerite. En titubant, je m’avançai vers le mur. C’est comme si j’étais retourné dans le passé et tout l’alcool que j’avais bu ce soir-là ne m’aidait pas à faire la différence entre le rêve et la réalité. La pièce s’est mise à tourner et j’étais près de m’effondrer.

Un sabre était appuyé contre le mur. Je le pris pour m’en servir de canne. Je posai mon pied sur un barillet tout près pour me soutenir.

C’est à ce moment que je sentis Marguerite m’enlacer par derrière en murmurant : « Mon capitaine... Ooooh! Mon capitaine! »
Sir Henry Morgan, flibustier, pirate, noble, corsaire, boucanier, rhum, alcool, canne à sucre, Antilles, Caraïbes
Le capitaine est irrésistible!

2014-05-12

Chroniques hospitalières VII : Le pavillon qui sent bon


English Version


Le présent récit fait partie d'un feuilleton. Vous pouvez lire le premier épisode et suivre l'hyperlien à la fin de chaque billet pour lire la suite.

Outre l’incapacité de me mouvoir, la paralysie comptait pour moi d’autres inconvénients qui m’embêtaient royalement. Par exemple, je détestais ne pouvoir être en mesure de m’habiller, de me laver ou d’aller faire mes besoins seul.

Ainsi, pendant que j’étais à l’aire des civières, j’avais dû renoncer à porter un pantalon et une chemise et je me sentais ridicule de n’être vêtu que d’un caleçon et d’une blouse de patient largement ouverte au dos.

Les vêtements n’ont pas seulement une fonction utilitaire, ils servent également de symbole de la situation d’un individu dans l’échelle sociale. Cette hiérarchie est des plus évidentes dans un hôpital où les patients se retrouvent au bas de l’échelle, à demi-nus.

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Un patient tente vainement de monter l’échelle sociale avec l’aide d’une préposée, sans doute pour retrouver ses vêtements. Malheureusement, il est plus facile de descendre cette échelle que d’y remonter.
Pendant que mon amie Lucide me poussait dans mon fauteuil roulant pour retourner à ma chambre du débordement de l’urgence, je lui faisais part de mes inhibitions.

« Tu sais, quand on entre à l’hôpital, il faut laisser son orgueil à la porte », me dit-elle.

Ces paroles, si pleines de sagesse soient-elles, ne faisaient qu’exposer ma vanité.

Le lendemain, après m’être tortillé sur ma civière pendant une heure, j’avais réussi à enfiler un pantalon. J’étais incapable de le boutonner à cause de mes mains enflées et de mes doigts gourds, mais je parvins à remonter la fermeture-éclair.

Je relevai la tête après avoir accompli cet exploit pour voir une grande femme blonde debout au pied de ma civière qui m’observait depuis un moment.

Même si elle ne portait pas de sarrau blanc, je savais que c’était un médecin tout simplement parce que, comme tous les autres médecins qui étaient venus me rendre visite depuis mon arrivée à l’hôpital, elle était apparue de nulle part.

« Bonjour monsieur. Je suis le docteur Svieta Tiplova, me dit-elle avec un fort accent russe. Comment allez-vous aujourd’hui? »

« Assez bien, merci. Vous êtes neurologue? »

« Non, je suis physiatre et je suis venue évaluer votre condition. »

J’avais cru entendre « psychiatre » et, pendant un instant, j’eus une vision du goulag soviétique dans les steppes enneigées de Sibérie. Je craignais que ce nouveau médecin m’ait été envoyé par « le goéland », le docteur qui croyait que ma maladie était psychosomatique, et que sa présence était une première démarche en vue d’une garde préventive dans un asile d’aliénés.

En voyant mon regard alarmé, le docteur Tiplova m’expliqua qu’elle se spécialisait dans l'étude de maladies de l'appareil locomoteur. Ensuite, elle examina minutieusement mes mains, mes bras, mes épaules, mon cou et mes genoux.

Le docteur Tiplova semblait perplexe, mais je voyais qu’elle réfléchissait profondément. Au bout d’un moment elle finit par dire :

« Écoutez, ça vaut ce que ça vaut, mais je vais porter votre cas au service de médecine interne qui pourra peut-être recommander des tests pour poser un diagnostic formel. »

Après son départ, je me dis que, si j’ignorais la nature du mal qui m’affligeait, le corps médical était tout autant dans l’obscurité quoiqu’il n’eut pas, comme moi, à composer avec la douleur et l’immobilité.

Pour le moment, la visite du docteur Tiplova avait eu un avantage. Pour m’examiner, elle avait demandé à un préposé de me placer dans mon fauteuil roulant et je n’étais plus confiné à ma civière.

Je n’avais pas été à la selle depuis mon admission à l’hôpital et mon amie Lucide m’avait apporté des pruneaux secs qui commençaient à stimuler mes entrailles.

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On suppose que la prune (prunus domestica) a été introduite d’Orient à l’époque des Croisades, ce qui en ferait, par le fait même, un anti-Occident. Séchée, on l’appelle pruneau et elle se conserve très longtemps. Ses vertus laxatives sont légendaires.

J’avançai mon fauteuil roulant jusqu’à la porte du cabinet de ma chambre. Puis, je bloquai les roues de la chaise et, au prix de grands efforts, je réussis à me lever en m’appuyant sur les accoudoirs. Avec difficulté, je fis les trois pas qui me séparaient de la cuvette et je m’assis lourdement sur le siège.

Mes intestins se mirent immédiatement à l’œuvre. Il est difficile de décrire la joie qui m’envahit en m’apercevant que, sur ce plan, mon organisme fonctionnait au quart de tour! Mes mains, mes bras, mes jambes, mon cou pouvaient bien me faire souffrir, mais à ce moment, je vous assure que je me trouvais au paradis!

Toutefois, une fois ma besogne achevée et après avoir essuyé les traces de mon forfait, je me suis retrouvé devant un nouveau défi : comment faire pour me relever de la cuvette? Il y avait bien des barres d’appui affixées aux murs du cabinet, mais mes bras n’avaient pas la force de me soulever.

Alarmé devant mon impuissance, j’étais surtout blessé dans mon orgueil parce qu’il me faudrait demander l’aide d’un préposé pour me relever de ma position gênante.

Pour me consoler, Je pensai à La divine comédie de Dante Alighieri où celui-ci, en traversant les enfers, rencontra une connaissance coupable du péché d’orgueil et condamnée à nager dans une mer d’excréments pour l’éternité.

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Dante Alighieri est le poète et auteur italien qui sût aider à imposer le toscan comme langue littéraire. La divine comédie constitue le récit de sa remontée de l’échelle sociale à travers les neuf cercles de l’enfer, les sept gradins du purgatoire et les neuf sphères du paradis.
Au mur, il y avait un cordon près d’un écriteau portant la mention «URGENCE » en lettres rouges. Humblement et avec contrition je le tirai avec force.

Au bout de dix minutes, un préposé se présenta.

« Mon pauvre monsieur! Vous n’auriez pas dû essayer d’aller à la toilette seul! Nous aurions pu vous apporter une chaise d’aisance! »

Il essaya de me relever, mais en raison de l’exiguïté du cabinet il ne put réussir. Il alla donc chercher une autre préposée et, à deux, ils parvinrent à me faire tenir debout. La préposée releva mon pantalon, le boutonna et remonta la fermeture-éclair.

Il n’y a rien de tel pour rabattre son orgueil que d’avoir plusieurs témoins de la situation compromettante dans laquelle on se trouve.

Une fois assis dans mon fauteuil roulant, je demandai si je pouvais aller griller une cigarette à l’extérieur.

« Ce n’est pas possible monsieur, me répondit le préposé. Nous devons vous remettre dans votre civière car on vous a trouvé une chambre permanente dans un autre pavillon et on va vous y conduire sous peu. »

Pendant qu’un brancardier poussait ma civière pour me mener à l’ascenseur, je me réjouissais croyant que cette chambre permanente signifiait que j’étais dorénavant un patient « légitime », qu’on déterminerait bientôt la nature de ma maladie et qu’on me donnerait un traitement approprié me permettant de retourner chez moi.

Hélas! Quand le brancardier ouvrit les portes du pavillon de médecine générale où j’allais être hébergé au cours des prochaines semaines, mes narines furent assaillies par une odeur pestilentielle de matières fécales.

Je crus me retrouver au premier cercle de l’enfer de Dante en punition pour mon orgueil.
Lisez la suite de ce récit dans Chroniques hospitalières VIII : Comme on fait son lit, on se couche

2014-04-23

Chroniques hospitalières VI : Le débordement


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Le présent récit fait partie d'un feuilleton. Vous pouvez lire le premier épisode et suivre l'hyperlien à la fin de chaque billet pour lire la suite.

À la fin de ma deuxième journée passée à l’aire des civières, je ressentais toujours une douleur atroce toutes les fois que je bougeais et je n’avais encore aucune idée de la nature du mal qui m’affligeais. Ce qui avait commencé par une crise de goutte m’avait ensuite été diagnostiqué comme une entorse au genou, puis une entorse avec déchirures ligamentaires. Depuis que j’étais à l’hôpital, on m’avait parlé d’arthrose et de sténose spinale et un médecin que j’avais surnommé « le goéland » tenait absolument à m’opérer à la moëlle épinière.

Étendu sur ma civière, je ne pouvais que conclure que la science du diagnostic était loin d’être exacte. En toute justice cependant, je ne pouvais vraiment blâmer le corps médical pour son incapacité à découvrir la cause de mon infirmité. C’était un peu comme si un génie du mal, une espèce de Keyser Söze du film Suspects de convenance, s’amusait à semer la pagaille dans mon organisme au détriment de tous ces médecins-détectives qui en perdaient leur latin.


Dans les romans ou dans les films, on s’attarde à trouver les « vrais » coupables. Dans la vraie vie, les détectives ou les médecins s’intéressent davantage à trouver un suspect convenable – tant mieux s'il est coupable – qu’ils pourront accuser afin de classer l’affaire rapidement et passer à autre chose.

Voilà à quoi je réfléchissais en regardant l’aumônier de l’hôpital offrir ses sympathies à la famille d’un mourant auquel il venait d’administrer les derniers sacrements dans l’une des chambrettes de l’aire des civières.

C’est à ce moment qu’une brancardière se présenta et commença à ranger mes effets personnels sous ma civière. Craignant qu’elle allait m’emmener au bloc opératoire avant que j’eusse consenti à une chirurgie, je lui ai demandé où nous allions.

« Je vous conduis à votre chambre, monsieur. »

Je n’en croyais pas mes oreilles! J’allais enfin quitter la cacophonie des sonnettes et des avertisseurs de l’aire des civières! Je me confondis en remerciements auxquels la brancardière répondit laconiquement :

« Je ne fais que mon travail, monsieur. »

Quand je suis arrivé à ma chambre, un préposé me transféra à une civière plus large dotée d’un matelas plus épais. En écoutant le préposé discuter avec la brancardière, j’ai compris que je me trouvais au « débordement de l’urgence », un service plus ou moins clandestin où l’on acheminait les patients qui séjournaient à l’urgence depuis 48 heures afin d’éviter que l’hôpital soit mis à l’amende par le ministère de la santé pour non-respect des objectifs de rendement.

L’humanité souffre d’une soif insatiable d’ordre tout en étant possédée par un désir vorace de désordre. C’est sans doute pour cela qu’a été inventée la bureaucratie, cette forme d’organisation du travail qui vise l’exploitation efficace, rationnelle et lucrative des ressources, dont il faut contourner les lourdes règles au prix de grands efforts et d’une ingéniosité pharaonique.

C’est ce paradoxe qui me valut de ne pas m’éterniser dans la bruyante aire des civières.

Je me retrouvais donc dans une espèce de no man’s land, un service transitoire où le personnel était réduit au minimum. De temps en temps, une infirmière venait mesurer mes signes vitaux, me demandait d’évaluer ma douleur sur une échelle de zéro à dix et un préposé m’apportait mes repas.

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Dans les hôpitaux canadiens, les repas sont conçus par une diététicienne (appelée également diététiste ou nutritionniste). Les régimes recommandés à faible teneur en sel, en glucides et en lipides goûtent habituellement le carton. Si les plats ne sont pas particulièrement savoureux, ils sont néanmoins très sains.
Tous les jours, j’avais droit à la visite du « goéland », ce neurologue qui était persuadé que je feignais ma maladie parce que je refusais de subir une opération à la moëlle épinière avant d’avoir la certitude que c’était la cause réelle de mon affliction.

« Allez monsieur! Montrez-moi ce que vous pouvez faire! Levez-vous et marchez! » me disait-il, goguenard.

En vérité je n’en menais pas large. Relégué dans une civière depuis bientôt une semaine, je ne savais toujours pas quelle était ma maladie, j’avais un médecin qui me traitait d’hypocondriaque et je prenais des analgésiques qui ne me soulageaient pas.

Quand mon amie Lucide vint me rendre visite et m’apporta une bouteille d’ibuprofène, j’avalai discrètement deux comprimés et je dissimulai le médicament dans ma table de chevet pour éviter de me le faire confisquer de nouveau par une infirmière trop zélée.

En attendant que l’anti-inflammatoire fasse effet, je confiai à mon amie mon désespoir et ma frustration.

« Sais-tu quel est ton vrai problème, répliqua-t-elle? Ça fait trop longtemps que tu es confiné dans un lit ou dans une civière! On devrait pouvoir te prêter un fauteuil roulant, nous sommes dans un hôpital après tout, non? »

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Le président américain Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) a été cantonné dans un fauteuil roulant pour le reste de ses jours après avoir été frappé de paralysie pendant ses vacances à l’île Campobello, au Nouveau-Brunswick. Encore aujourd’hui, les médecins ne s’entendent pas pour dire s’il souffrait de poliomyélite ou du syndrome de Guillain-Barré.
 C’était une idée de génie! Je saisis la sonnette dont le cordon était noué à la barrière de ma civière et appelai une infirmière. Au bout d’une quinzaine de minutes, une préposée se présenta et je lui demandai s’il était possible de me trouver un fauteuil roulant pour que je puisse aller me promener avec mon amie.

« Je vais en parler à votre infirmière », me répondit-elle.

Lucide et moi continuèrent notre conversation et, après une vingtaine de minutes sans nouvelles de l’infirmière, j’appuyai de nouveau sur la sonnette. Quand la préposée arriva, je lui demandai ce qu’il en était de ma requête.

« Je m’excuse monsieur, mais votre infirmière est en pause et je n’ai pas encore reçu son autorisation. »

C’en était trop. Toute la frustration qui s’était accumulée en moi depuis une semaine fit surface et déborda :

« Écoutez mademoiselle, voulez-vous dire qu’il n’y a qu’une seule personne dans ce service qui puisse m’autoriser à aller en fauteuil roulant prendre un café à la cafétéria avec mon amie? Je ne demande tout de même pas un miracle! Je ne vous demande pas de me trouver un donneur d’organe! Tout ce que je veux c’est une chaise roulante! Nous ne sommes pas dans le Tiers-Monde tout de même! »

Surprise par ma colère, la préposée éclata en sanglots. Les pleurs de la demoiselle alertèrent son superviseur qui se précipita dans ma chambre :

« Qu’avez-vous fait à mon employée? » me demanda-t-il, inquiet.

Confus, je lui expliquai la situation pendant qu’une infirmière amenait la préposée dans le couloir pour la consoler. Cinq minutes plus tard, le superviseur m’apportait un fauteuil roulant dans lequel il m’installa avec l’aide de Lucide qui me poussa à l'ascenseur pour aller à la cafétéria.

J’étais éberlué par le drame qui venait de se produire, mais aussi extasié de me retrouver assis, en mouvement, hors des quatre murs de ma chambre.

Lucide et moi sommes allés chercher un café puis je lui demandai de me conduire dehors pour griller une cigarette. Il faisait nuit, c’était la deuxième semaine de janvier et le mercure indiquait moins 20 degrés. Je n’avais pas fumé depuis six jours et, en allumant ma cigarette, j’ai eu l’impression d’avoir enfin trouvé un analgésique efficace.

Lisez la suite de ce récit dans Chroniques hospitalières VII : Le pavillon qui sent bon

2014-04-12

Chronique hospitalière V : Le goéland



Le présent récit fait partie d'un feuilleton. Vous pouvez lire le premier épisode et suivre l'hyperlien à la fin de chaque billet pour lire la suite.

Quand on est entouré de gens qui languissent, sa propre souffrance devient bientôt insignifiante. J’ai vite compris que mes plaintes et mes gémissements ne m’apportaient aucun soulagement et ne faisaient que s’ajouter à la cacophonie de l’aire des civières.

Une infirmière avait confisqué mon flacon d’ibuprofène et l’analgésique qu’on me donnait maintenant n’avait aucun effet sur moi. Je ne pouvais bouger à cause de mes courbatures et le mince drap de flanelle qui me recouvrait ne me réchauffait pas. Je me sentais totalement démuni.

Un infirmier se présenta pour vérifier mes signes vitaux et voyant ma désolation me demanda :

« Qu’avez-vous monsieur? Avez-vous mal? À combien évaluez-vous votre douleur? »

Je ne comprenais pas pourquoi le personnel médical s’obstinait à ce que je lui dise où se situait ma douleur sur une échelle de zéro à dix et j’ignorais comment on pouvait tirer des conclusions valables d’une impression aussi subjective.

« J’ai très mal », lui répondis-je.

« Nous vous avons donné un analgésique il y a deux heures, dit l’infirmier en regardant la planchette sur laquelle on notait mes signes vitaux. Peut-être que ce n’est pas de la douleur que vous ressentez, mais seulement de l’inconfort. »

Je ne me sentais pas d’humeur à jouer sur les mots et je lancai un regard malveillant à l’infirmier.

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La douleur est une sensation subjective liée à un stimulus désagréable. Le seuil de la douleur peut varier grandement d’une personne à l’autre. L’outil le plus commun pour évaluer la douleur est une échelle médicale standardisée graduée de zéro à dix. Son exactitude est discutable.
« Vous avez sans doute raison, dis-je sarcastiquement, mais j’ai aussi très froid. »

« Ah! Dans ce cas, je peux vous aider. »

L’infirmier disparut pour revenir quelques minutes plus tard avec une couverture chaude dont il m’enveloppa et je pus m’endormir d’un sommeil léger.

Pendant cette première nuit dans l’aire des civières, on a trouvé une chambre à ma voisine qui s’était fracturé la colonne vertébrale et j’avais maintenant un nouveau voisin qui vomissait bruyamment derrière le mince rideau qui nous séparait.

Au matin, un homme grand et mince vêtu d’un sarrau blanc me rendit visite.

« J’ai examiné les résultats de votre IRM et j’ai constaté qu’il y a une légère arthrose sur deux de vos vertèbres lombaires ce qui explique votre sténose spinale et pourrait être la cause de votre paralysie. »

Les membres du personnel de l’hôpital parlaient vraiment une langue étrange que j’avais de la difficulté à comprendre. En outre, leur habitude à me visiter sans s’annoncer ni se présenter m’irritait au plus haut point.

« Intéressant, commentai-je ironiquement. Mais qui êtes-vous monsieur? »

« Je suis le docteur Coupal, neurochirurgien. Une intervention chirurgicale à la moëlle épinière pourrait peut-être vous soulager, mais j’ai des doutes compte tenu que l’arthrose est bénigne. Je ne recommande pas cette opération. »

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Au Moyen-Âge, les médecins ne pouvaient exercer une profession manuelle rémunérée. Ce sont les barbiers qui traitaient les plaies et les abcès après avoir obtenu un diagnostic d’un médecin. Ce n’est qu’après la Révolution française que la différence entre médecin et chirurgien a été abolie et que les barbiers ont pu enfin se consacrer uniquement à la coiffure.
 « Si je comprends bien, docteur Coupal, vous me dites que je souffrirais d’arthrite? », dis-je sans vraiment comprendre.

« Non, dans votre cas, il s’agit d’arthrose. L’arthrose est une maladie du cartilage des articulations tandis que l’arthrite est une inflammation des articulations. L’arthrose est une usure, une dégradation du cartilage qui se produit souvent avec l’âge. »

« Et la sténose spinale dans tout ça? », demandai-je.

« La sténose spinale est un rétrécissement du canal rachidien, le canal dans lequel se trouve la moëlle épinière. Dans votre cas, l’arthrose a pu causer ce rétrécissement, mais je le répète, je ne crois pas que la chirurgie soit nécessaire », dit le médecin.

« Vous me rassurez, dis-je. Une opération à la moëlle épinière me semble risquée à prime abord. »

Peu impressionné par mon opinion, le neurochirurgien me regarda d’un air agacé avant d’ajouter :

« De toutes façons, je vais en discuter avec mes collègues et nous en reparlerons. »

Je ne devais plus jamais revoir le docteur Coupal. Je me suis souvent demandé s’il n’existait pas dans cet hôpital une espèce de « Triangle des Bermudes » où pouvaient inexplicablement disparaître tous les médecins.

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Le Triangle des Bermudes est une zone de l’océan Atlantique entre la Floride, Porto Rico et les Bermudes où plusieurs navires et aéronefs auraient disparu mystérieusement. Selon certains, le champ magnétique terrestre serait la cause de ces incidents. La volatilisation des médecins dans les hôpitaux demeure, quant à elle, une énigme.
 Au cours de la matinée, mon amie Lucide m’appela sur mon cellulaire pour prendre des nouvelles et pour savoir si on m’avait donné une chambre. J’en profitai pour lui demander de m’apporter de l’ibuprofène pour soulager mes courbatures.

Comme je terminais ma conversation avec mon amie, un homme aux cheveux noirs et aux sourcils broussailleux arriva avec agitation à mon chevet.

« Alors monsieur, êtes-vous prêt pour votre chirurgie? »

« Quelle chirurgie? », demandai-je, estomaqué.

« Mais l’opération que nous allons vous faire à la moëlle épinière pour dégager votre vilaine arthrose, voyons! »

« Je croyais que cette opération n’était pas nécessaire! Et d’abord, qui êtes-vous monsieur? »

« Je suis le docteur Lépine, neurologue. Qui vous a dit que cette intervention chirurgicale n’était pas nécessaire? »

«Euh... Le docteur... Euh... Je ne me souviens pas de son nom, mais c’est un neurochirurgien qui est venu me voir ce matin, répondis-je confus. Regardez dans mon dossier médical, son nom doit y être écrit. »

« Je ne lis jamais les dossiers des patients, on y raconte n’importe quoi, dit-il nerveusement. Alors? Vous êtes d’accord? Je peux réserver le bloc opératoire? »

Je me sentais coincé. Je ne suis pas de nature impulsive et, particulièrement à ce moment, prendre une telle décision sans pouvoir objectivement en analyser les conséquences me préoccupait.

Le docteur Lépine se balançait nerveusement sur les talons en tapotant avec un stylo sur la planchette où étaient inscrits mes signes vitaux.

« Docteur Lépine, pouvez-vous me garantir que cette arthrose est la cause de mes maux? »

« Vous le garantir? À 100 %? Non, non, mais c’est plausible. »

« Voyez-vous docteur, à l’heure actuelle, je ne peux pas marcher et je crains que, si je subis cette chirurgie, je ne pourrai plus jamais marcher. »

Le docteur Lépine me transperça de son regard.

« Écoutez monsieur. Ne me faites pas perdre mon temps. Si vous n’acceptez pas cette opération, je ne vois qu’une explication... »

« C’est-à-dire? »

« Vous jouez la comédie! Vous faites semblant d’être malade! », dit-il, offusqué.

Le docteur me tourna le dos et fila brusquement, les pans de son sarrau blanc battant derrière lui comme les ailes d’un grand oiseau. Il me fit immédiatement penser à un goéland, cet oiseau de mer qui arrive de nulle part en faisant beaucoup de bruit, qui chie partout et qui repart comme il est venu sans avoir rien accompli.

« En voilà un que j’aimerais bien voir se perdre dans le Triangle des Bermudes », pensai-je.

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Le goéland (du breton gouelan) est en fait une grosse mouette. Ce palmipède au cri désagréable se retrouve à peu près partout ou il y a beaucoup d’eau. Omnivore, il se régale des déchets alimentaires des humains.

Lisez la suite de ce récit dans Chroniques hospitalières VI : Le débordement

2014-03-28

Chronique hospitalière IV : Des civières dans l’aire



Le présent récit fait partie d'un feuilleton. Vous pouvez lire le premier épisode et suivre l'hyperlien à la fin de chaque billet pour lire la suite.

Un hôpital est un univers rempli d’appareils étranges et peuplé de gens mystérieux parlant un langage incohérent. Je n’y étais que depuis quelques heures et déjà on avait vérifié mes signes vitaux – sans doute pour s’assurer que j’étais toujours vivant. On m’avait ensuite encubé et j’étais maintenant poussé par un brancardier à travers un dédale de couloirs vers une « aire de civières ».

L’aire des civières était en fait une grande salle carrée du service des urgences où l’on gare les patients en attendant d’établir un diagnostic ou qu’un lit de l’hôpital se libère pour les accueillir. Tout le long des murs phériphériques, une vingtaine de modules étaient aménagés pour chacun accueillir deux civières séparées par un mince rideau. On y trouvait également cinq chambrettes vitrées servant à isoler les patients contagieux et les agonisants.

Ma voisine de module, une femme de 42 ans, infortunée victime du sport, s’était fracturé la colonne vertébrale en sautant une mauvaise bosse en toboggan avec ses enfants.

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Le toboggan est un traîneau sans patins utilisé pour se déplacer sur la neige au Canada. Conçu d’abord par les Amérindiens pour transporter des marchandises, le toboggan est aujourd’hui un loisir de plein-air populaire auprès des enfants canadiens et de leurs parents qui ont oublié que leur corps n’a plus la souplesse d’antan.
 Bientôt une infirmière se présenta à mon chevet traînant les instruments de mesure d’usage (un tensiomètre et un thermomètre électronique) ainsi qu’une planchette pour prendre des notes.

« Bonjour, je m’appelle Florence et je suis l’infirmière qui vous a été assignée. Avez-vous mal? À combien évaluez-vous votre douleur? »

Dérouté par cette question et sans doute rendu confus par la souffrance, je me suis demandé un moment si je devais « évaluer ma douleur » en dollars canadiens ou en dollars américains.

« Sur une échelle de zéro à dix, à combien évaluez-vous votre douleur? » précisa l’infirmière.

« J’ai très mal », balbutiai-je finalement.

« Très bien, disons huit. Je vais vous apporter un analgésique. Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à sonner », dit-elle avant de disparaître avec ses appareils.

La douleur était intolérable, le moindre mouvement m’arrachait des gémissements qui s’ajoutaient à ceux de ma voisine de module et des autres patients de l’aire de civières pour former un concert de lamentations inlassablement ponctué par les sonnettes et les avertisseurs des appareils de contrôle.

Au bout d’une heure, n’en pouvant plus d’attendre l’analgésique promis par Florence, je me souvins du flacon d’ibuprofène que j’avais apporté dans mon sac. J’en avalai deux comprimés et sombrai dans un sommeil agité.

« Monsieur, monsieur! Réveillez-vous! Je vous ai apporté votre analgésique! »

C’était Florence, mon infirmière, qui me tendait deux cachets d’acétaminophène et un verre d’eau.

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Trois des analgésiques les plus consommés au Canada. L’acide acétylsalicylique (Aspirine) est efficace contre la fièvre. L’ibuprofène possède des vertus anti-inflammatoires tandis que l’acétaminophène soulage les douleurs faibles. À trop forte dose, ces trois médicaments peuvent causer des troubles de l’estomac ou du foie.
 J’allais prendre le médicament de la main de l’infirmière quand celle-ci aperçut ma bouteille d’ibuprofène sur mon lit.

« Qu’avez-vous là? Qui vous a donné cette médication? » dit-elle en s’emparant de l’anti-inflammatoire.

« Personne, répondis-je, il s’agit du médicament que je prenais à la maison pour apaiser ma douleur et réduire l’enflure. »

« Et ce médicament vous a-t-il été prescrit par votre médecin? »

« Pas du tout, ce sont des pilules en vente libre, on peut les acheter dans n’importe quelle pharmacie et elles me soulagent », répliquai-je.

« Monsieur, vous ne pouvez pas prendre de médicaments qui ne sont pas prescrits par un médecin. Je dois rapporter cet incident, excusez-moi. »

Sur ce, elle s’éclipsa, emportant mes précieux anti-inflammatoires et l’analgésique qu’elle venait de me tendre.

Stupéfait de me voir confisquer mon remède, je réussis avec peine à me rendormir.

Quand je me réveillai, un petit bonhomme joufflu et barbichu avec un air de farfadet était assis au pied de ma civière et me tapotait la jambe.

« Bonjour, comment allez-vous aujourd’hui », me dit le personnage.

Encore engourdi par le sommeil, j’avais l’impression que, par je ne sais quel sortilège, je me retrouvais sur la Terre du Milieu et qu’à tout moment, Gandalf le Gris et Frodon Sacquet apparaîtraient pour m’entraîner dans une épopée fantastique.

« Pas très bien, mais qui êtes-vous? », demandai-je au gnome.

« Je suis le docteur Ogham, neurologue. Racontez-moi en quel honneur vous vous êtes retrouvé à l’hôpital. »

Une fois de plus, j’exposai l’invraisemblable récit de ma goutte qui s’était transformée en entorse du genou puis en paralysie. Pendant ce temps, le lutin palpait mes genoux, mes poignets et mes mains en prenant quelques notes et en me demandant de fléchir mes membres.

« Je vois, je vois, dit le médecin, mais pour mieux voir, il serait préférable de vous passer au tomodensitomètre, faire une IRM, un EMG, des rayons X... Je vais vous arranger ça. »

Sur ces mots, le docteur se retira, me laissant pantois devant la langue hermétique des professionnels de la santé.

Une heure plus tard, un brancardier venait me chercher pour m’emmener au service de médecine nucléaire pour me faire irradier par un tomodensitomètre à positrons.

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Le tomodensitomètre sert à produire une image de l’intérieur du corps au moyen de rayons X. L’appareil ressemble un peu au bagel, le célèbre pain juif. La popularité de l’imagerie médicale depuis 25 ans a fait grimper les cas d’irradiation de la population, ce qui explique peut-être la couleur bleue de l’épiderme du patient sur la maquette ci-dessus.
 Au cours des prochaines heures, j’allais être soumis à un va-et-vient constant entre l’aire des civières et ce service pour y subir des tests.

Finalement, le brancardier poussa ma civière dans une pièce où le docteur Ogham allait me faire un électromyogramme, une méthode de diagnostic consistant à appliquer des chocs électriques à différents nerfs au moyen d’aiguilles branchées à une source d’électricité afin de faire réagir les muscles.

Allongé sur la table d’examen pendant que le neurologue me transperçait d’aiguilles, je me sentais comme une poupée vaudou destinée à envoûter un quelconque personnage politique.

« Étrange, très étrange. Les muscles répondent bien au stimulus, pensa à voix haute le praticien, il ne semble pas s’agir d’un trouble neurologique, tout fonctionne normalement. »

De retour à l’aire des civières, j’engageai la conversation avec ma voisine. En discutant de nos afflictions j’appris qu’elle attendait qu’on lui fabrique un appareil orthopédique pour immobiliser sa colonne vertébrale, ce qui lui permettrait de s’asseoir et de bouger sans risquer de se blesser davantage.

« De toutes façons, dit-elle, on ne peut me garder plus de 48 heures à l’urgence. »

« Et pourquoi donc, lui demandai-je? »

« C’est la limite imposée par le ministère de la santé. En cas de dépassement, l’hôpital est frappé d’une forte amende, il a donc intérêt à me trouver un lit rapidement. »

La nuit était tombée. Immobile sur mon grabat, frissonnant, je sentais la douleur envahir à nouveau mes articulations. Que n’aurais-je donné pour retrouver ma bouteille d’ibuprofène saisie par l’infirmière!

Pitoyablement, j’appuyai sur le bouton de la sonnette dont le fil était noué à l’une des barrières de ma civière. Le tintamarre des avertisseurs faisait rage dans l’aire des civières accentuant le rythme des geignements des malades, des blessés et des mourants. Abattu, je m’abandonnai à un sommeil tourmenté en attendant qu’une infirmière daigne m’apporter les drogues pouvant calmer mon mal.

Lisez la suite de ce feuilleton dans Chronique hospitalière V : Le goéland